Optimiser la gestion de l’herbe

Sur fond de difficultés structurelles en élevage laitier, la question de la bonne valorisation de l’herbe – le fourrage le plus économique – est plus que jamais pertinente.

Surproduction, chute des cours – les producteurs laitiers sont sous pression. Dans le même temps, la demande de produits « naturels » augmente chez les consommateurs, et les industriels segmentent leur offre en conséquence, par exemple avec des productions animales issues d’alimentation à base d’herbe.

La tendance est sensible dans l’hexagone et chez nos voisins. Au Royaume-Uni, où le pâturage est très répandu, les producteurs cherchent de nouvelles pistes d’optimisation. En France, le lait de prairie n’a jamais eu autant le vent en poupe. Aux Pays-Bas, la demande de produits laitiers de pâturage est telle que des « coachs » doivent aider les agriculteurs à faire la transition vers des systèmes idoines. Exemples d’initiatives herbagères.

 

Royaume-Uni:
Optimisation par le fauchage

Au Royaume-Uni, deux modèles coexistent, avec de moins en moins de systèmes intermédiaires : un pâturage extensif associé à un faible recours aux intrants d’une part, et la stabulation permanente de l’autre.

Nichée à la frontière occidentale du Dartmoor, la ferme Brinsabach appartient à la famille Batten depuis 1559. Pour autant, Bill et son fils John sont loin de gérer leurs prairies à l’ancienne. À la tête d’un troupeau de 60 vaches croisées près de South Brentor, dans le Devon, ils s’efforcent de tirer le meilleur parti de leurs surfaces d’herbe. « Mon objectif est de reproduire la qualité et le rendement de l’herbe de printemps toute l’année », résume Bill Batten. Sa solution : faucher chaque paddock avant d’y mettre les vaches. Avec six ans de recul sur cette méthode, l’éleveur décrit un gain important de productivité. « La consommation de nos vaches est passée de 17 à 23 kg par jour. Le pic de production a augmenté de 40 % pour atteindre 35 l/j. » John Batten fauche quotidiennement pour que l’herbe soit la plus fraîche possible et utilise un système fil avant et arrière, qu’il déplace parfois quatre fois par jour. « Nous voulons motiver les vaches à se lever et à repâturer. C’est un peu comme reprendre du dessert ! »

Bill Batten fauche quotidiennement les paddocks avant l’arrivée des animaux, une pratique qui lui a permis d’accroître son rendement laitier de 27 %.

Auparavant, les deux exploitants donnaient à chaque vache 1 t de concentrés par an. Ce chiffre est désormais tombé à 200 kg, leur faisant réaliser près de 200 € d’économies par animal. Leur rendement annuel d’herbe a également atteint 13 900 kg MS/ha sur une parcelle non resemée depuis la Seconde Guerre mondiale, avec une teneur en protéines qui entre 11,4 et 22,4 % et une énergie métabolisable de 11,3-11,5 MJ. Le système à faibles intrants a permis de faire face aux mauvais prix de 2016 : même après une baisse de près de 50 % de son chiffre d’affaires, l’exploitation est restée bénéficiaire, contrairement à de nombreux autres producteurs au Royaume-Uni. « Nos charges variables s’élevaient à 425 €/vache en 2014 alors que la moyenne nationale est de 1 090 €, pour les races frisonne/holstein principalement », indique Bill Batten. « Notre marge brute avoisine les 1 680 €/vache contre 1 374 € en moyenne. »


Pays-Bas:
Une fondation pour la mise à l’herbe

Jusqu’en 2018,  le gouvernement néerlandais a aidé plus de 800 éleveurs à développer le pâturage, notamment via la « Stichting Weidegang » (Fondation du pâturage), qui promeut la culture de l’herbe et apporte des conseils d’expert aux éleveurs. Après un léger recul, le nombre d’élevages herbagers est remonté à 14 000 en 2018, soit le niveau de 2012. « Ici, les agriculteurs et les vaches ne savent plus ce que veut dire pâturer », explique le secrétaire de cette fondation Kees-Jaap Hin. «  Il ne suffit pas d’ouvrir la porte de l’étable. Les éleveurs doivent apprendre à gérer leur herbe, et le troupeau à brouter de nouveau. »

La fondation néerlandaise Weidegang accompagne les éleveurs laitier lors de la reprise du pâturage.

Les agriculteurs versent de 375 à 1 500€ pour s’allouer les services des quelque 70 « coachs en pâturage » tout au long de la saison. Ils bénéficient de conseils personnalisés et d’une aide au développement d’une stratégie de pâturage et participent à des visites de fermes (environ six par an) pour partager leur expérience de producteurs. « Chaque stratégie de pâturage doit refléter la spécificité d’une exploitation », souligne Henk Antonissen, un des conseillers. « Elle dépend de la superficie disponible, de la taille du troupeau, de la gestion de l’alimentation, etc. Il n’existe pas de solution universelle. »

Cette tendance du retour à l’herbe est aussi liée à une majoration de 1,5 à 2 centimes/l payée par certaines laiteries pour le lait issu de vaches pâturant au moins six heures par jour, 120 jours par an. Les supermarchés réclament de plus en plus l’appellation « Weidezuivel » (produit laitier de pâturage), dont les produits commencent à s’imposer dans les rayons.


Allemagne:
Recherche en pâturage

En Allemagne, faire pâturer les vaches n’est plus la norme. Actuellement, seuls 100 millions de litres de lait/an proviennent de systèmes herbagers. Restent les attentes sociétales : en 2014, 51,5 % des consommateurs allemands déclaraient préférer le lait de pâturage. Depuis quelques années, la demande et l’offre affichent une hausse sensible.

En collaboration avec des collègues irlandais, une équipe de chercheurs de l’Université de Kiel développe actuellement un système de gestion du pâturage destiné à être intégrée à une application pour téléphones et tablettes prévue pour 2021. Basée sur une application existant déjà en Irlande, elle permettra d’évaluer la pousse quotidienne de l’herbe en s’appuyant sur des données telles que la météo, la région, les engrais et le sol, et constituera une aide à la décision : quand mettre le troupeau à l’herbe, resemer, ou faucher ? Lindhof, l’une des fermes expérimentale de l’université, étudie les avantages économiques et écologiques du pâturage. « Par le passé, les agriculteurs laissaient l’herbe pousser à hauteur de bottes. Aujourd’hui, nous ne la laissons pas dépasser 10 cm », souligne le directeur scientifique Ralf Loges. À cette hauteur, les vaches peuvent arracher les jeunes pousses d’un seul coup de langue, ce qui réduit le gaspillage et augmente l’efficacité du rumen. Les recherches ont également montré que les concentrés d’une teneur énergétique de 10 MJ coûtaient en moyenne 47 centimes à l’achat, et l’ensilage de maïs de même qualité, 25 centimes. « Avec l’herbe, ce coût peut descendre bien en deçà de 20 centimes. »

Le projet apporte déjà des éléments de réflexion. « L’abandon des quotas et la chute des prix du lait ont amené les gens à repenser les choses », explique Ralf Loges. « Nous le constatons dans le nombre croissant de nos visiteurs, en particulier ceux pratiquant l’agriculture conventionnelle. » Mais ce n’est pas qu’une question de chiffres d’affaire. « Avec nous, les vaches sont de nouveau en charge de la récolte, comme l’a voulu la nature. »


France:
La production de lait biologique en hausse

34 % de la surface d’une exploitation française moyenne est occupée par des prairies permanentes, bien que la part de maïs dans les rations augmente progressivement, avec l’agrandissement des fermes. Parallèlement, la hausse de la demande de lait bio se poursuit, une opportunité pour les systèmes herbagers. Selon le Cniel, la production de lait bio pourrait atteindre le milliard de litres sur l’année 2019.

À Bontul, en Bretagne, Jean-François Conan et son frère Michel se sont convertis à l’agriculture biologique en 2009. En conventionnel, les prairies, semées en ray grass anglais et trèfle blanc, étaient mal adaptées aux coups de chaud estivaux et aux sols légers et séchants de l’exploitation. « Le ray grass ne poussait que deux mois par an », se souvient Jean-François. Le système bio a dû prendre en compte la limitation que représentait le faible potentiel des sols.

Jean-François Conan avec l’une de ses vaches croisées (Holstein x Viking red).

La première étape a été l’implantation d’une prairie multi-espèces comportant des graminées plus résistantes et une diversité végétale capable de prospecter efficacement le sol pour en tirer nutriments et eau : fétuque des prés, dactyle, ray grass anglais diploïde et tétraploïde, fléole, pâturin et chicorée. Les rendements atteignent désormais 6-8 t MS/ha en moyenne, et l’herbe est resemée tous les cinq à sept ans. La conduite à l’herbe se rapproche du pâturage tournant dynamique, le troupeau restant moins de 48 heures sur des paddocks d’une ration journalière de 80 ares avec un système fil avant et arrière.

Jean-François Conan a également adopté le croisement quatre voies (Holstein x Montbéliarde x Viking red x Jersiaise) en vue d’obtenir un modèle génétique capable de tirer le maximum de ses prairies. Les holsteins apportent du volume de lait, et les jersiaises la qualité et la docilité. Les montbéliardes donnent du gabarit et les viking red la santé et la mobilité, aspect important puisque les animaux doivent parfois parcourir 2 km pour rejoindre le pré. La fertilité représente également un critère essentiel car, pour tirer le meilleur parti de l’herbe au printemps, les vaches doivent vêler sur six semaines. Après avoir rencontré quelques problèmes de fertilité avec son cheptel en race pure, la ferme atteint à présent un taux de réussite de 60 % en première IA. « Au moment de choisir les croisements, il est important de tenir compte des caractéristiques individuelles des bêtes et pas uniquement des performances de la race. »

Aujourd’hui, les voyants économiques sont au vert ; la production laitière avoisine les 4 600 l/vache/an et le produit lait 180 000 €, soit le même résultat qu’avec le système conventionnel, la prime biologique équilibrant la diminution de rendement. Le gain de rentabilité se fait avant tout par la baisse des charges. Le coût en aliments est actuellement de 35 €/1000 litres (contre une moyenne de 58 €/1000 l de lait biologique). « Nous avons la chance d’avoir construit un système très résilient, commente Jean-François Conan. Même s’il n’y a pas de volume ou si les prix baissent, nous n’avons pas de coûts importants à engager, et nous pouvons adapter la production rapidement. »