Renouveau en Afrique de l’Est

Ficelles de pressage, cordes, licols : le sisal est utilisé dans les fermes du monde entier. La Tanzanie était jadis le premier producteur mondial de cette plante, avant que les matériaux synthétiques ne bouleversent le marché des fibres dans les années 70. Aujourd’hui, sa culture connaît un nouvel essor - et avec elle, le nord de la Tanzanie.

Damien Ruhinda est une force de la nature. À 80 ans passés, la plupart profiteraient d’une retraite bien méritée. Mais Ruhinda a trop de projets pour cela. Voilà 30 ans qu’il a quitté l’entreprise publique Tanzania Sisal Authority et s’est lancé dans l’aventure du sisal. Il a acquis à bon prix une plantation abandonnée de 1 750 ha, au pied des Monts Usambara, dans le nord de la Tanzanie. À l’époque, ces terres étaient envahies de mauvaises herbes, beaucoup de vieux agaves étaient montés en graines et impropres à la production. Il en a fait une plantation prospère et solidement gérée. Plus de 300 ouvriers y cultivent et transforment l’Agave sisalana. Les fibres issues de cette plante sont précieuses. Elles étaient autrefois surnommées “l’or blond d’Afrique”.

Damien Ruhinda, vend et produit du sisal à Tanga, en Tanzanie.

Une demande à la hausse

« Le sisal est une culture exigeante », confie-t-il dans son petit bureau de la D.D. Ruhinda & Company Limited, à Tanga. Le téléphone mobile posé sur la table se met à vibrer. C’est son fils Deo qui lui envoie un SMS du sud de l’Inde. Il lui fait part de nouveaux contacts noués avec des fabricants de tapis indiens. « Trouver des acheteurs n’est pas le problème », résume-t-il, économe de ses mots. « La vraie difficulté, c’est la production. » Et d’expliquer que sa propre mission va bien au-delà des objectifs économiques de son entreprise. Ce qu’il souhaite avant tout, c’est de permettre aux fibres de sisal, jadis principal produit d’exportation de la Tanzanie, de retrouver leurs lettres de noblesse.

Pour y parvenir, la filière tanzanienne du sisal a encore un long chemin devant elle, de la création des plantations à la mise en place de filières. Pour autant, la situation de départ n’est pas mauvaise. La demande internationale en fibres naturelles repart à la hausse. En plus du marché intérieur, Damien Ruhinda travaille avec les États arabes, la Chine, mais aussi l’Europe, notamment avec la maison de commerce Wilhelm G. Clasen de Hambourg. Les plus gros acheteurs sont les pays arabes, où les fibres sont utilisées en grandes quantités pour armer le plâtre. Sur le marché mondial, les fabricants de tapis sont un autre client important, mais l’agriculture et le secteur naval tirent également la demande, après de nombreuses années de calme plat. En témoigne l’intention de compagnies maritimes australiennes et néo-zélandaises d’interdire les cordages synthétiques, qui ne sont pas biodégradables et représentent une menace écologique pour le milieu marin.

Des objectifs ambitieux

Sur les rives de l’Océan indien, Tanga est une paisible ville portuaire baignée par la nonchalance des tropiques. Mosquées et églises s’y côtoient pacifiquement. C’est d’ici que partent les bateaux chargés du sisal nord-tanzanien destiné à l’export. À l’époque coloniale, des trains acheminaient les fibres dorées jusqu’à Tanga, mais cette ère est depuis longtemps révolue ; aujourd’hui, la vieille gare de triage ressemble davantage à un musée industriel désaffecté. Les fibres brutes et les textiles issus du sisal arrivent désormais au port par camion.

Trouver des acheteurs n’est pas le problème. La vraie difficulté, c’est la production.

Damien Ruhinda

À l’entrée du bâtiment de style colonial abritant le Tanzania Sisal Board (conseil tanzanien du sisal), une inscription dans le dialecte local kiswahili annonce en grandes lettres : “Mkonge ni Tanga, na Tanga ni Mkonge”, ce qui pourrait se traduire par “Le sisal, c’est Tanga et Tanga, c’est le sisal”.

 

Une manière de souligner l’importance cruciale qu’avait jadis cette matière première renouvelable, aussi bien pour la ville que pour la région. Dans les années soixante, la filière du sisal employait 100 000 personnes, pour 500 000 ha de culture. Aujourd’hui, ce ne sont plus que 43 000, selon Yunus A. Mssika du Tanzania Sisal Board. « Nous faisons tout notre possible pour que ce chiffre augmente de façon significative au cours des prochaines années. »

Techniques de transformation obsolètes

Damien Ruhinda, quant à lui, se veut réaliste. « Il ne faut pas prendre ses désirs pour des réalités », commente-il en nous faisant visiter un ancien entrepôt, dans lequel il projette de créer une filature pour valoriser sa production. « Ce qui manque en Tanzanie, ce sont les capitaux », explique l’entrepreneur en nous montrant une machine à filer d’un autre temps, estampillée “Fibre Mackhigh Good Machine, année 1967”, qu’une poignée d’employés en bleu de travail s’appliquent à remettre en état. Lorsque la machine est mise en route pour un test de fonctionnement, le vacarme est assourdissant.

« Même ce genre d’appareils est difficile à trouver, car la crise de la filière a aussi affecté les constructeurs. Et il n’y a pas eu d’innovations techniques dans le domaine de la transformation du sisal. Nous sommes forcés d’avoir recours à des matériels qui certes ont fait leurs preuves, mais sont aujourd’hui dépassés. »

En attendant une hypothétique modernisation du secteur, les machines à filer et à tisser des ateliers de la Tancord (1998) Limited, à la périphérie de Tanga, tournent à plein régime. « Notre entreprise fabrique des tapis, des nattes et des cordages », explique le directeur, Hamisi Maige.  « Nous fournissons surtout le marché intérieur, mais aussi le Kenya, le Mozambique et l’Afrique du Sud », poursuit-il. Exporter vers l’outre-mer serait bien sûr un plus. « Mais pour cela, nous aurions besoin d’innovations. Il faudrait des fibres plus fines », explique-t-il. « Techniquement, c’est possible, mais ici rares sont ceux qui sont prêts à investir. Nous sommes donc réduits à utiliser les mêmes méthodes qu’à l’époque coloniale. »

Et selon lui, la valorisation de la culture du sisal ne devrait pas se limiter à la seule extraction des fibres. « La fibre représente 4 % de la plante entière. Il faudrait mettre à profit les 96 % restants, par exemple en utilisant les résidus pour produire du biogaz ou encore en extrayant les substances actives de l’agave pour l’industrie pharmaceutique. On peut même produire de l’alcool à partir du jus d’agave. »

Un voyage dans le passé

Khalidi Mgundo, directeur d’une zone de la plantation sur le Domaine de Mkumbara Sisal.

Quelques heures de route et nous voici à l’intérieur des terres, au sud des Monts Usambara, sur l’exploitation Mkumbara Sisal Estate de Damien Ruhinda. La brume matinale enveloppe encore les sommets des montagnes. Une main-d’œuvre nombreuse s’affaire à décharger des wagonnets remplis de sisal fraîchement récolté. Les feuilles charnues, lancéolées, atterrissent sur un tapis roulant qui les achemine dans la défibreuse, où elles sont broyées. Pendant que le jus s’écoule dans une rigole, les fibres dorées ressortent bien alignées de l’autre côté de la machine. L’odeur typique du sisal s’élève peu à peu dans les airs. Pataugeant dans le jus de la plante, des hommes en savates ramassent les fibres et les chargent sur des chariots.

Une fois cette opération effectuée, les femmes suspendent les paquets de fibres humides à des fils situés à hauteur de la taille. En quelques heures, le sisal va sécher et se décolorer sous les rayons brûlants du soleil. Vient ensuite l’étape du brossage mécanique. Ce dernier permet d’éliminer les impuretés et les fibres courtes, et d’assouplir le matériau. Enfin, une presse compacte les fibres en balles de 100 ou 250 kg.

Sur la plantation, c’est aussi l’heure de la récolte. Une brise légère apporte un peu de fraîcheur à la centaine d’ouvriers exténués par la chaleur et le travail manuel. Au milieu d’une grande parcelle carrée, traversée à intervalles réguliers par des chemins de transport, le responsable d’exploitation Khalidi Mgundo décrit son système de production.

Si nous apportons au sol suffisamment de nutriments, et si nous avons assez d’eau, nous pouvons amener le rendement à 3 t/ha.

Khalidi Mgundo

« Notre récolte journalière avoisine les 5 tonnes », explique-il. Les agaves sont plantés en rangs distants de deux mètres, l’espacement dans le rang étant fixé à un mètre. Seul un ouvrier expérimenté peut savoir quelles feuilles sont parvenues à maturité et peuvent être récoltées. Nuru Waziri, qui travaille ici depuis plus de dix ans, tranche avec une dextérité impressionnante les feuilles pointues d’un mètre de long. Elle les aligne sur sol. Une fois le rang terminé, elle réalise des bottes de 30 feuilles, qu’elle amène au chariot de transport. Là, elle les entasse en piles de 110 fagots, ce qui représente un volume d’un mètre cube.

Vingt cinq ans après la reprise de l’exploitation, la plantation Mkumbura, a pu reconstituer son peuplement d’agaves. Mais nombre de plantes ont déjà dépassé leur pic de rendement, qui se situe entre la 12e et la 15e année. Il faudrait les renouveler – et les premières feuilles n’arriveront à maturité de récolte qu’au bout de quatre ans. Khalidi Mgundo, qui mise sur une croissance à long terme, a consacré 200 ha à de nouveaux plants. « Jusqu’ici, nous récoltons chaque année entre 1 et 1,5 t/ha », explique-t-il. « Par chance, nous sommes épargnés par les insectes ravageurs, les maladies fongiques et virales (comme la maladie des taches foliaires Korogwe). Si nous apportons au sol suffisamment de nutriments, et si nous avons assez d’eau, nous pouvons amener le rendement à 3 t/ha. » Il envisage ainsi de creuser des puits pour sécuriser l’irrigation.

Dans le bureau où nous reçoit Khalidi Mgundo, portes et fenêtres sont grandes ouvertes, et le vent vient agiter les comptes rendus journaliers de production et leurs colonnes de chiffres. On serait tenté d’y voir un symbole – celui du second souffle qui ranime aujourd’hui la culture du sisal, au sud des Monts Usambara.

Les chiffres du sisal

Au début des années 1960, la production mondiale de fibres de sisal culminait à 2,5 millions de tonnes. Dix ans plus tard, elle était estimée à 800 000 tonnes. L’arrivée des fibres synthétiques (polypropylène, etc.) a précipité l’effondrement du marché ; les principaux pays producteurs, dont la Tanzanie, ont vu leurs productions chuter de près de 80 %. Au début des années 2 000, la production mondiale est peu à peu remontée à 200 000 tonnes. Elle se situe aujourd’hui autour de 230 000 tonnes et continue de progresser légèrement. Selon le spécialiste en fibres Oliver Reimer-Wollenweber, la valeur marchande mondiale des fibres de sisal, compte tenu du niveau des prix actuels dans les pays producteurs, avoisine 300 millions d’euros.

Les fibres de sisal servent traditionnellement à la fabrication de tapis, nattes, cordages, cordes, aussières, filets, sacs et ficelles. Elles trouvent également de multiples utilisations dans l’industrie du bâtiment (isolants, panneaux, matériau pour la fabrication du plâtre et des tuiles). Plus légères que les fibres de verre, les fibres de sisal sont en outre de plus en plus présentes dans les matériaux composites. Dans le domaine des abrasifs, le sisal est utilisé pour la fabrication de disques de polissage, car il nettoie sans rayer. Enfin, les propriétés particulières de la plante en font un additif intéressant pour l’élaboration de certaines pâtes à papier.

 

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