Du maïs noir pour les circuits courts

Une variété de maïs ancienne a permis à Carlo Maria Recchia de concrétiser son projet d'installation. Le jeune agriculteur transforme lui-même ce produit de niche, qu'il décline sous toutes ses formes.

C’était il y quelques années ; Carlo Maria Recchia avait pris contact avec la Réserve mondiale du Svalbard, cette fameuse chambre forte enfouie dans les neiges norvégiennes où sont stockées des semences de toutes les plantes cultivées du monde. Dans le cadre d’un projet organisé par son lycée agricole et consacré à la biodiversité du maïs, l’adolescent italien cherchait à obtenir des graines de maïs noir d’une ancienne variété sud-américaine.

Contre toute attente, la réserve du Svalbard a donné suite à sa demande. 40 précieuses graines sont arrivées par la poste, faisant de Carlo, à seulement 16 ans, le détenteur exclusif de cette variété en Italie. « J’ai toujours voulu être exploitant agricole », raconte-t-il aujourd’hui. « Quand j’ai découvert l’existence du maïs noir, j’ai aussitôt essayé de m’en procurer et de le cultiver, pour tenter de rétablir un patrimoine génétique autrement voué à la disparition. » La culture a débuté en 2011, lorsqu’il a semé les graines dans un champ mis à disposition par un ami.

Avec le maïs noir, Carlo Maria Recchia produit de la farine, des aliments cuits au four, une bière artisanale et des pâtes sans gluten.

De 30 à 750 000 plantes

« Sur les 40 graines, je n’en ai semé que 36 par sécurité, et j’ai obtenu cette année-là une trentaine d’épis. » Ces derniers sont brillants et noirs comme de l’encre, et caractérisés par une rafle et des feuilles violacées. « De vraies merveilles ! » La multiplication intervient les années suivantes : de 2 500 en 2012, le jeune agriculteur passe à une culture d’environ 40 000 plants sur 4 000 m2 en 2013, année de la création de l’exploitation C.M.R. Mais Corvino (maïs “noir-corbeau”), à Formigara au sud-est de Milan, dans la plaine du Pô. Ce seront 245 000 plants sur 4,5 hectares en 2015, puis 750 000 plants sur 14 hectares un an après. La culture s’étend maintenant sur 20 ha.

Le rendement du maïs noir n’est que de 40 q/ha, mais je suis en mesure de verser 45 €/q aux exploitants qui le cultivent pour moi.

Carlo Maria Recchia

« Les coûts de production s’élèvent à 18 €/q. Le rendement atteint 40 q/ha, trois fois moins qu’un maïs classique dans notre région. Mais le prix de vente compense largement cet écart. Je suis donc en mesure de payer le quintal environ 45 € aux producteurs qui cultivent le maïs noir pour moi. » Car le jeune exploitant a fondé en 2016 une nouvelle EARL nommée Azienda Mais Corvino et conclu les deux premiers contrats de culture avec des agriculteurs locaux. Azienda Mais Corvino transforme elle-même en farine le grain livré, dans un moulin à pierre naturelle récemment construit à Pizzighettone (province de Crémone).

Farine, pâtes et bière, entre autres

Outre la farine (60  % du chiffre d’affaire), Carlo Maria Recchia produit des aliments cuits au four (gressins, biscuits), un “café de maïs”, une bière artisanale et des pâtes sans gluten, tous en vente sur son site et sur ceux d’autres commerçants en ligne, ou via différents circuits courts (restaurants, hôtels, boulangeries, magasins spécialisés…). Mais il vient aussi de débuter une collaboration avec Polenta Valsugana, leader européen de la Polenta.

Le marché italien de la bière enregistre une augmentation constante sur laquelle l’exploitant entend miser en passant de 9 000 litres aujourd’hui à 30 000 litres dans un avenir proche. « Je réalise actuellement 30 % de mon chiffre d’affaires en Grande-Bretagne et en Irlande, mais j’exporte aussi outre-Atlantique, à Porto Rico. J’ai par ailleurs quelques contacts en Israël et j’aimerais percer en France et en Allemagne. Je compte développer les exportations, mais aussi les ventes sur le marché italien. »

Un intérêt grandissant

Carlo Maria Recchia estime que le maïs noir n‘aurait pas de mauvaises cartes en main sur un hypothétique marché européen. « C’est une variété intéressante. Elle affiche 20 % de glucides en moins et 50 % de protéines en plus, comparé aux variétés traditionnelles. Elle est très riche en anthocyanes, qui freinent le vieillissement des cellules et ont un fort pouvoir antioxydant. » L’étape suivante consistera à s’étendre dans d’autres régions. Des demandes lui sont parvenues de toute l’Italie, de personnes qui souhaitent obtenir des informations ou entamer une collaboration. « À l’avenir, qui sait… j’aimerais découvrir et remettre en production d’autres variétés spécifiques, puisque le marché actuel le permet. »

Une variété rustique

Carlo Maria Recchia sème le maïs noir vers la fin mars, après de la luzerne ou du soja. Le semis est précédé d’un travail superficiel du sol, suivi d’une application d’azote, de phosphore et de potassium en présemis, puis d’une faible dose de phytosanitaires avant la levée. L’emblavement est réalisé à l’aide d’un semoir pneumatique, avec 70 cm entre les rangs et 19 cm sur le rang. Il procède ensuite à un binage-buttage, qui aère la terre et freine à son tour le développement des mauvaises herbes.

Cette variété étant plus rustique que les variétés traditionnelles et possédant davantage de feuilles autour de l’épi, elle s’avère plus résistante aux champignons fusariens. En juillet, pour contenir la pyrale, la lutte intégrée donne de bons résultats. Le cycle naturel de la plante, de la levée au remplissage du grain, est de 120 jours, de sorte que l’intervalle de production n’est pas long : dans la plaine du Pô, la récolte peut avoir lieu début septembre quand la saison est suffisamment sèche.

Plus de photos du maïs « noir-corbeau » sur la page instagram de Carlo Maria Recchia :