La Camargue décline les couleurs du riz

Fort de son IGP, le riz de Camargue reconquiert nos assiettes. Avec des grains aux caractères bien marqués, les riziculteurs visent une production entièrement tracée et « supérieure ».

« Nous parlons aujourd’hui de nos riz au pluriel, » explique Bertrand Mazel, Président du Syndicat des Riziculteurs de France. Remise plus largement en culture au début des années 80, la céréale a été reconnue grâce à l’IGP en juin 2000. Cette indication géographique protégée a offert un vrai label de qualité au riz de Camargue, produit dans le delta du Rhône. Ce triangle qui couvre la région d’Arles, de la Crau à Aigues-mortes, ne couvre qu’une toute petite partie de la carte de France. Pourtant, la Camargue allie un climat et un milieu unique, où l’eau, l’ensoleillement et le mistral se combinent à merveille pour permettre l’épanouissement du riz.

Près de 70 % de la production camarguaise y est aujourd’hui vendue sous IGP. Reste que les consommateurs français gardent souvent en tête l’image d’un riz blanc à grain demi-long… Or la Camargue peut produire tous les types de grains, et des centaines de variétés sont mises en essais. Les producteurs camarguais sont capables de faire des riz ronds, longs, complets, colorés en rouge, en noir ou des riz à sushi. Ces riz sous IGP sont aussi complètement tracés, à la différence de nombreux produits en provenance d’autres continents.

Nous voulons tirer la sélection vers le haut, pour en extraire des riz ‘premium’

Guy Clément

« Dans le cadre de l’IGP et de son cahier des charges, les producteurs camarguais n’utilisent dans les rizières qu’une liste très restreinte de produits de traitement », ajoute Bertrand Mazel. Les analyses sur les récoltes sont réalisées tous les ans sur un tiers des exploitations, à l’aveugle, afin de vérifier l’absence de résidus. En Camargue, la volonté s’affiche aussi de cultiver le riz de façon durable, sur de petites parcelles équipées d’un système de circulation d’eau qui évite la stérilisation des terres par le sel.

Dans les champs d’essais du Mas Adrien : Bertrand Mazel, du Syndicat des Riziculteurs de France (à gauche) et Guy Clément, sélectionneur (à droite).

Premium

Le nerf de la guerre, c’est de pouvoir cultiver ici tout l’éventail de grains de riz, en forme, couleur et goût. Le sélectionneur Guy Clément traverse les essais variétaux du Mas Adrien en expliquant le travail de fond conduit par l’Institut du Riz et le CIRAD. « Sur cette ferme expérimentale, nous voulons tirer la sélection vers le haut, pour en extraire des riz ‘premium’ ». La plate-forme d’essais utilise les ressources génétiques du riz, qui sont très larges. « Sur deux hectares et demi, nous testons de nombreuses lignées, près de 600. Ces essais sont conduits en liaison avec d’autres centres de recherche européens – Italie, Espagne, Portugal. Chacun sait que le riz n’est pas une céréale comme les autres, puisqu’elle se développe dans l’eau. »

Comme le précise Guy Clément, les équipes de sélectionneurs ont dû faire preuve d’ingéniosité pour faire croître côte à côte différentes variétés sans qu’elles ne se mélangent. « Le riz doit pousser dans l’eau, or ici on ne le plante pas mais on pose la graine au sol. Pour qu’il ne soit pas déplacé par les mouvements d’eau et d’air, l’équipe INRA a mis au point une technique de collage des graines sur nappes plastiques, que l’on déroule ensuite au sol. Chaque variété est identifiée et, ainsi, reste à sa place. »

La récolte du riz débute mi-septembre, elle peut aller jusqu’à fin octobre selon la tardiveté de la variété et sa date de semis.

Pour l’Institut du Riz, la mission consiste à maintenir un grand nombre de lignées et populations, dans lesquelles on puise pour élaborer des nouvelles variétés adaptées aux conditions particulières de la Camargue. « En sélection, il faut faire preuve de beaucoup d’imagination et d’humilité, car les conditions de production agronomiques sont très variables, tout comme les attentes commerciales. Contrairement aux apparences, le territoire de Camargue présente des milieux très différents et il faut que nos génotypes puissent s’y adapter. Environ dix ans sont nécessaires pour s’assurer qu’une nouvelle variété va convenir. Et cette durée est peu compressible, car sur le riz, les méthodes permettant de raccourcir la durée de sélection ne marchent pas bien… », souligne Guy Clément.

« Nous devons conserver dans les collections, des descendances qui n’ont pas d’intérêt immédiat, mais qui pourront servir dans le futur ! C’est ainsi qu’en tenant compte de la demande actuelle, nous avons inscrit au catalogue des riz à péricarpe rouge ou des riz aromatiques. Il y a aussi une demande pour les grains longs que l’on avait laissés de côté dans le passé… »

Le Centre français du Riz dépose plusieurs nouvelles variétés par an, dont deux ou trois qui marcheront bien, simplement parce qu’elles correspondent à un débouché. Les sélectionneurs ont aussi pu obtenir des types qui résistent mieux aux ravageurs, en particulier à la pyrale. « Les pyrales rentrent dans les tiges au niveau des nœuds de la tige ; en recroisant des plantes dont les nœuds sont plus durs, nous avons pu rendre les variétés beaucoup moins sensibles à la pyrale. Si la pression de ravageurs n’est pas trop élevée, la génétique apporte désormais une bonne réponse. »

Filière

Côté commercialisation, le riz sous IGP bénéficie de la proximité de plusieurs opérateurs : la coopérative Arterris, mais aussi Panzani et le groupe Soufflet qui a racheté une usine près d’Arles. Visiblement les opérateurs sont intéressés par des riz de Camargue, capables d’offrir des goûts subtils, proches de ceux des riz parfumés d’Orient. La demande se diversifie aussi avec des riz « naturels », qui débanalisent l’offre classique du riz blanc étuvé. Mais l’Europe et la France doivent compter avec la concurrence des riz d’Orient, qui traversent les frontières à prix très bas. « Les cours mondiaux pèsent actuellement sur les marchés. Certains pays asiatiques sont exemptés de droit de douane sur le riz qui entre en Europe ! En revanche, nous bénéficions en France d’une filière très organisée et nous sommes très réactifs pour répondre à la demande ! », commente Bertrand Mazel.

La circulation de l’eau dans les parcelles nécessite une grande précision : cette eau douce permet de dessaliniser le sol.

Auprès des consommateurs, l’autre atout mis au premier plan par les riziculteurs de Camargue est la valeur nutritionnelle des grains : riches en glucides lents, en minéraux et en fibres, pauvres en lipides, dépourvus d’allergènes et en particulier de gluten, ils bénéficient d’un profil idéal. C’est pourquoi certains contrats se sont développés, par exemple pour des aliments infantiles ou pour le « bio » qui représente 6 % de la collecte. Les producteurs ne ménagent pas leurs efforts pour produire un riz supérieur.

Au sud de la Camargue à Salin de Giraud, Antoine de la Roche Aymon cultive 220 hectares de riz sur une exploitation qui compte près de 350 ha exploitables. « Toute ma production est sous IGP », insiste-t-il. « J’estime qu’il faut se battre sur la qualité, car nous ne disposons pas de surfaces immenses pour le riz en France. » Sur ses parcelles, il a recentré sa gamme sur quatre variétés : deux riz ronds et deux riz longs. Certains sont cultivés en bio, ce qui demande encore plus de technicité.

« Le riz nécessite beaucoup plus de travail qu’un blé », fait-il remarquer. « Les niveaux d’eau sont en particulier compliqués à gérer, car l’irrigation se doit d’être extrêmement précise. Il faut trois salariés pour faire tourner l’exploitation, alors que deux suffiraient sur une ferme céréalière de même surface produisant du blé. » Même si la technique est bien maîtrisée, le plafonnement des rendements fait partie des défis à relever. Les problèmes d’enherbement des parcelles sont les plus récurrents et ils pénalisent souvent le résultat.

Le potentiel du riz reste cependant bien plus élevé que les rendements moyens de 5,5 t/ha enregistrés actuellement. Certaines parcelles en année favorable, peuvent dépasser les 10 t/ha. C’est habituellement entre mi-septembre et fin octobre que se déroule la récolte du riz brut. Les moissonneuses-batteuses sont forcément équipées de chenilles pour ne pas abîmer les sols très meubles des rizières.

Rotations

Dans ce paysage entre ciel et mer, le cycle du riz se fait en tenant compte de l’environnement fragile. L’irrigation non-gravitaire pratiquée ici, offre un système contrôlé, qui évite la déperdition d’intrants. La surverse d’eau d’une parcelle à l’autre reste proscrite. Ainsi, le risque de concentrer d’éventuels résidus en aval est écarté. On peut aussi constater que le riz se pose en culture idéale pour régler les problèmes de salinité. En effet, la nappe phréatique salée et la forte évaporation liée à la chaleur estivale se combinent en renforçant la concentration de sel dans les sols de Camargue.

Heureusement, le riz joue un rôle de « pivot désalinisant » car il est irrigué par des eaux du Rhône, avec un pompage en amont du cours d’eau. Le drainage et la vidange des parcelles se fait en aval, de cette façon l’apport d’eau douce dessale les sols. Après une culture de riz, il est facile d’introduire d’autres espèces dans la rotation : blé dur, pomme de terre, sorgho, légumes… permettant une diversification bienvenue dans le contexte actuel de « verdissement ».

Le riz en Camargue

  • Surfaces : 20 000 hectares
  • Production : 120 000 tonnes de riz paddy/an
  • Rendement moyen : 5,5 à 6 t/ha
  • 230 riziculteurs
  • 7 stockeurs
  • 98 % du riz produit en France
  • 5 % du riz produit en Europe
  • 66 % des rizières IGP classées en site Natura 2000
  • 200 emplois générés par la riziculture camarguaise