Une agriculture à bilan climatique neutre ? L’idée fait rêver, mais il n’est pas inutile de rappeler que produire de l’alimentation et de l’énergie s’accompagne, par nature, d’un coût en carbone. « L’agriculture repose sur des processus biologiques, dans l’animal comme dans le sol, qui ne seront jamais totalement exempts d’émissions de gaz à effet de serre », estime ainsi l’agronome, consultant et chercheur allemand Helmut Döhler.
La vache, une coupable idéale
Certains détracteurs de l’élevage voient dans la vache, émettrice de méthane, le véritable “ennemi n° 1” du climat. Une accusation infondée, considère le chercheur : tous les gaz émis par l’animal proviennent in fine de son alimentation, donc de plantes ayant piégé par photosynthèse le CO2 atmosphérique. En somme, un carbone d’origine biogène. Par ailleurs, le méthane émis par les ruminants se dégrade en une douzaine d’années.
En outre, réduire la vache à ses émissions entériques néglige une performance biologique majeure : transformer une herbe impropre à la consommation humaine en un aliment de haute valeur nutritionnelle comme le lait. Un véritable « moteur métabolique au service de l’humanité », selon la formule d’Helmut Döhler.

Réduire l’empreinte
Des arguments qui restent compatibles avec l’objectif d’une réduction de l’empreinte carbone du lait. Plus largement, dans l’ensemble des filières animales, les marges de manœuvre existent pour améliorer le bilan climatique du secteur.
Pour Helmut Döhler, le premier levier consiste à s’intéresser aux espèces et races animales les plus émettrices. S’il ne s’agit pas de remettre en cause l’élevage bovin, précise-t-il, il est pertinent d’évaluer scientifiquement quelles races sont les plus performantes du point de vue climatique. Lui-même défend les races à double fin, qu’il juge plus équilibrées que les races laitières très spécialisées.

L’agriculture repose sur des processus biologiques qui ne seront jamais totalement exempts d’émissions de GES.
Helmut Döhler
Productivité et développement durable
Mais les marges de progrès concernent aussi le processus d’ensilage, l’aliment, la conception des bâtiments, ou encore le stockage du lisier. C’est précisément l’un des axes de travail du Milk Sustainability Center, créé par De Laval et John Deere, dont l’équipe se consacre à l’efficience, à la durabilité et à l’optimisation du bilan carbone en élevage laitier.
La tâche n’est pas mince. Selon l’Agence fédérale allemande pour l’environnement, l’agriculture du pays émet encore environ 62 millions de tonnes équivalent CO2 par an (sous forme de dioxyde de carbone, de méthane et de protoxyde d’azote). Ce qui représentait 9,6 % des émissions nationales en 2024. Si l’on prend aussi en compte les changements d’usage des sols, notamment l’assèchement des tourbières, le chiffre grimpe à 100 millions de tonnes.


L’atout du bio… sous condition
L’agriculture biologique offre un potentiel non négligeable, puisqu’elle n’émet qu’environ la moitié des GES de l’agriculture conventionnelle, à surface égale. « Cela dit, les rendements y sont nettement plus faibles », nuance Helmut Döhler, « si bien que le bilan carbone ramené au produit reste comparable ». Selon lui, une extension du bio pourrait néanmoins réduire d’environ un million de tonnes les émissions de CO2 (à l’échelle allemande), avec comme principal atout la réduction des engrais de synthèse, très énergivores à produire, mais aussi grâce à un taux de MO plus élevé dans les prairies et cultures bio, favorable au piégeage du carbone. S‘ajoutent à cela certains services écosystémiques.
Malgré ces leviers, une agriculture ‘zéro-émissions’ reste hors de portée à l’heure actuelle. « Atteindre une neutralité climatique ‘comptable’ est théoriquement possible, à condition de compenser les émissions qui ne peuvent être évitées », explique Helmut Döhler. Selon lui, cette compensation passe par le développement des énergies renouvelables : éolien, hydraulique, photovoltaïque pour l’électricité ou l’hydrogène (électrolyse)… mais aussi biogaz pour une génération plus flexible du courant, la production de biocarburants, ou encore la fourniture de chaleur verte aux territoires ruraux. Les cultures oléagineuses offrent également des pistes intéressantes pour la filière biodiesel.
Le biogaz au cœur de la transition énergétique
Le Danois Anker Jacobsen, pionnier reconnu du traitement du biogaz par lavage aux amines, partage ce point de vue. Pour ce chimiste des procédés, la bioénergie est un maillon essentiel de la transition vers une économie neutre en carbone. Il critique toutefois les méthodes de calcul actuelles du GIEC, qui sous-estiment selon lui l’importance du CO2 biogène.
Il appelle ainsi à une révision scientifique de l’évaluation du carbone issu des plantes, par opposition au CO2 fossile. Comment circule le carbone dans les cycles naturels et artificiels ? Quel est son impact réel sur le climat ? « Il nous faut d’autres modèles de calcul », insiste-t-il, « afin de mieux valoriser les contributions de l’agriculture et de la bioénergie ». Un chantier délicat, car climat et environnement n’ont pas toujours les mêmes priorités.

La valorisation des résidus agricoles en biogaz est un enjeu central.
Anker Jacobsen
Pour lui, la valorisation du biogaz issu des résidus agricoles est cruciale : elle permet de relier de manière pertinente carbone biogène et électricité renouvelable. Le CO2 extrait du biogaz peut, par exemple, être combiné à l’hydrogène produit par électrolyse (alimentée en électricité renouvelable : éolien, photovoltaïque) pour produire de l’e-méthanol (CH₃OH), utilisable à grande échelle comme carburant maritime.
La recherche au service des pratiques
Ces perspectives supposent une contribution de la recherche, à la fois fondamentale et appliquée, entre fermes, digesteurs et champs. La station expérimentale de Berge (région du Brandebourg), en est une bonne illustration. Depuis plusieurs années, elle conduit des travaux visant à accompagner les agriculteurs dans leur adaptation au changement climatique. Ceux-ci sont notamment consacrés à de nouvelles méthodes de fertilisation, à l’usage de drones agricoles, et des approches innovantes pour réduire les niveaux d’émissions.


« Une chose est claire : je ne veux pas jouer les prophètes de malheur, mais on ne peut plus continuer ainsi », estime Andreas Muskolus, responsable de la station. Son équipe mène notamment le projet “GEWINN”, financé par l’agence allemande des matières premières renouvelables, qui vise à réduire les émissions de méthane lors de l’épandage des digestats, tout en les valorisant énergétiquement.

L’agriculture ne peut plus fonctionner comme elle l’a fait jusqu’ici.
Andreas Muskolus
Les premières estimations prévoient une hausse de 10 % du rendement en méthane. Il ne s’agit encore que d’un objectif théorique. L’unité de démonstration installée dans un conteneur à Berge fournira des résultats plus étayés dans les prochains mois. « Nous retirons l’ammoniac du digestat sous une dépression d’un demi-bar, puis nous ajoutons soude caustique et chaleur pour casser les acides gras à longue chaîne, et améliorer l’activité des bactéries méthanogènes », détaille Fabian Kraus, chef de projet au Centre de compétence de l’eau de Berlin, partenaire scientifique du site d’essais de Berge.


