Protéines : combler le déficit

Rendre l’Europe moins dépen­dante aux impor­ta­tions de matières premières protéiques est un défi d’avenir. Rencontre avec deux produc­teurs qui contri­buent à améliorer l’autonomie.

Suèvres, Loir-et-Cher : les cultures s’alternent dans un paysage douce­ment vallonné, ponctué de haies pour la protec­tion de la faune. Jean-
Michel Ombre­dane se tient sous un soleil écla­tant au milieu de son champ de soja. Il montre les racines d’une plante fraî­che­ment déterrée et les nodules de rhizo­bium qui s’y accrochent. « Le soja s’intègre bien dans les rota­tions », commente-t-il. Non loin de là, ce sont des pois pota­gers qui se dressent. Jean-Michel, président du syndicat dépar­te­mental des multi­pli­ca­teurs de semences (SAMS), cultive, entre autres légu­mi­neuses, le soja en agri­cul­ture conven­tion­nelle sur 15 ha sous contrat-semence.

La filière soja fran­çaise n’en est qu’à ses premiers pas, avec 420 000 t en 2018. Au-delà de l’intérêt écolo­gique, l’enjeu est bien de réduire le déficit des élevages en matières riches en protéines, actuel­le­ment 45 %. 3,5 Mt de tour­teaux de soja sont importés annuel­le­ment dans l’hexagone. Soit un degré d’indépendance louable comparé à l’ensemble de l’Union Euro­pénne, où les impor­ta­tions de MRP couvrent 70 % des besoins. Ce fameux déficit protéique euro­péen est pointé du doigt depuis au moins 50 ans, mais la ques­tion s’est faite de plus en plus poli­tique ces dernières années. Reste que les ambi­tions d’autonomie ne peuvent se concré­tiser sans un savoir-faire à l’amont des filières, chez les produc­teurs.

Une culture comme une autre

Jean-Michel Ombre­dane est installé en Gaec, dès 1995 avec ses parents et désor­mais avec ses frères Fran­çois et Damien, sur 350 ha et trois sites. La multi­pli­ca­tion des semences occupe de 27 à 35 % des surfaces selon les contrats, avec une douzaine d’espèces, pois, oignons, épinards, radis, bette­raves sucrières… pour des rota­tions variées avec du blé et de l’orge.

« La culture du soja est semblable à celle des hari­cots, avec quelques précau­tions supplé­men­taires cepen­dant », détaille l’agriculteur, volu­bile dès qu’il s’agit de ses cultures. Dans un premier temps, avec les semences inocu­lées, il faut s’assurer du bon état de conser­va­tion du rhizo­bium. Cette année, le produc­teur a utilisé un semoir à céréales avec deux rangs sur trois fermés. Quant au contrôle des adven­tices, « il est plus effi­cace en partant de leur stade de déve­lop­pe­ment que du stade du soja, surtout contre la renouée liseron ou les chéno­podes. »

Le soja s’intègre bien dans les rota­tions, mais il y a un bémol : il faut être prudent avec les hari­cots, l’une et l’autre espèce étant sensibles au sclé­ro­tinia. Et laisser au moins quatre ans entre les cultures, afin de ne pas augmenter l’inoculum. « Par contre, il n’a pas d’autre maladie, et il compte moins de rava­geurs. »

Opti­misme prudent

Ici, à la limite du Val de Loire et de la Beauce, les sols varient. Les rend­zines sont sur les légères pentes calcaires : la roche-mère est à 30 centi­mètres, sans remontée capil­laire d’eau. Les teneurs en matière orga­nique de l’exploitation vont de 2,5 à 3,5 % et le pH s’élève jusqu’à 8. La capa­cité de réten­tion en eau est faible. Toutes les parcelles sont irri­gables, une néces­sité pour les mâches… ou le soja.

Le soja s’intègre bien dans les rota­tions.

Jean-Michel Ombre­dane

« Le soja a besoin d’eau, mais moins que le maïs. » Cette année avec la séche­resse, deux tours d’eau à 30 mm avaient déjà été faits au 14 juillet, et en tout sans pluie 5 à 6 tours auront été néces­saires. La récolte en septembre est clas­sique. Bon an mal an, le rende­ment escompté va de 30 à 40 q/ha et le prix en semence peut être d’une centaine d’euros supé­rieur à celui du soja du marché. « Nous conti­nue­rons, si nous avons de nouveaux contrats », résume l’agriculteur.

Face au déve­lop­pe­ment des cultures pour réduire le déficit protéique, il témoigne un opti­misme teinté de prudence : « La volonté poli­tique est affi­chée, mais les condi­tions écono­miques n’auront-elles pas du mal à suivre ? En France les coûts et les charges sont très élevés, et les normes sont très contrai­gnantes. » L’industrie est orga­nisée depuis long­temps, la restruc­tu­ra­tion des filières est complexe… Mais la compé­tence des agri­cul­teurs à produire un soja non-OGM haut de gamme est en place, pointe sobre­ment Jean-Michel Ombre­dane : « Tech­ni­que­ment, nous sommes au point ! » L’augmentation des surfaces se fera petit à petit ; l’ambition de l’interprofession fran­çaise du soja est d’amener la produc­tion à 650 000 t en 2025, pour 250 000 ha.

Sélec­tion de conser­va­tion

En grandes cultures, Uwe Brede pratique la multi­pli­ca­tion des semences, la produc­tion de four­rage pour la vente, et la sélec­tion de conser­va­tion. À côté des céréales (blé, orge, seigle, triti­cale, avoine), il cultive diverses légu­mi­neuses comme les pois, le trèfle violet et les féve­roles. L’exploitation est en système sans labour.

Avec 2,6 Mt/an produits en Europe, le soja est encore loin de couvrir les besoins en protéines concen­trées des élevages – à moins de miser sur des progrès varié­taux. « Réduire ce déficit est possible grâce à des solu­tions alter­na­tives », estime quant à lui Uwe Brede, produc­teur d’œufs biolo­giques en Alle­magne.

Au Domaine Nieder­bei­sheim, 180 ha, l’autonomie protéique est un credo depuis les années 2 000. Si l’éleveur ne cache pas ses réserves morales vis-à-vis des consé­quences sociales ou écolo­giques de la culture du soja dans les grands pays expor­ta­teurs, il note que son approche est large­ment liée à la sécu­ri­sa­tion de l’approvisionnement en ingré­dients bio. « Les quan­tités dispo­nibles pour les élevages sont très limi­tées en Alle­magne. » L’exploitation nourrit 10 500 poules pondeuses, et 18 000 poulettes desti­nées à la vente.

À deux minutes à pied du corps de ferme s’étend une large parcelle des féve­roles. « Nous nous sommes spécia­lisés dans cette culture », révèle non sans fierté Uwe Brede, qui en cultive 20 ha en 2019. Il s’agit de la variété Bilbo, que l’agriculteur produit pour sa ration et la sélec­tion de conser­va­tion. « C’est une variété à fleurs colo­rées, à tige longue, un trait utile contre les adven­tices. Elle a une matu­rité très homo­gène, ce qui est égale­ment impor­tant pour nous. Le taux de protéines, à 27 %, est bon, et le rende­ment tourne entre 40 et 60 q. »

Féve­roles décor­ti­quées

Grâce à un profil en acides aminés avan­ta­geux, les graines contri­buent à l’autonomie protéique de l’exploitation sans péna­liser la ponte (environ 270 œufs/poule/an), car les poules les consomment sans leur enve­loppe, qui abrite les tannins. Les féve­roles repré­sentent 12 % de la ration après décor­ti­cage.

Les pondeuses ont des besoins élevés en protéines et l’agriculteur doit faire appel à d’autres sources : tour­teaux de chanvre, arachide, carthame, lin, pépins de courge ou encore de noisettes… en fonc­tion de la dispo­ni­bi­lité et pour un quart de la ration.

« Ces copro­duits me permettent d’apporter d’autres types d’acides aminés. » La part du soja a ainsi pu être amenée à 5 % cette année. Uwe Brede l’achète en direct à des culti­va­teurs euro­péens. Des céréales repré­sentent 37 % de la ration, à cela s’ajoutent du tour­teau de tour­nesol et de colza (4 % respec­ti­ve­ment), plus les miné­raux et autres complé­ments.

Les besoins en aliment avoi­sinent 550 t/an et l’exploitation possède 28 silos pour la fabri­ca­tion d’aliment de ferme 100 % bio.

Réduire le déficit

Uwe Brede opti­mise ses marges par de la vente sans inter­mé­diaires à des super­mar­chés régio­naux. Il vient d’investir 230 000 € dans une machine de condi­tion­ne­ment des cartons d’œufs. L’objectif d’autonomie est seule­ment acces­sible grâce à une clien­tèle prête à payer davan­tage pour un label de dura­bi­lité… une meilleure valo­ri­sa­tion qui lui fait dire que l’élevage biolo­gique alle­mand pour­rait atteindre l’indépendance protéique à condi­tion de travailler en synergie.

Du côté de la produc­tion conven­tion­nelle, parler d’autonomie est évidem­ment illu­soire à court terme. « Mais on pour­rait large­ment réduire le déficit. Il faudrait beau­coup plus de ressources pour la recherche et la sélec­tion, et travailler à opti­miser le trai­te­ment des graines. »

Deux tiers du chiffre d’affaires du domaine Nieder­bei­sheim proviennent de l’activité élevage : la vente d’œufs aux super­mar­chés de la région sous une marque propre, et de poulettes Lohmann Brown de 17 semaines.

La demande, un facteur clé

Le vrai chan­ge­ment, selon lui, devrait venir de la distri­bu­tion. « Nous créons de l’offre ; il faudrait créer de la demande. Ce serait formi­dable de voir une campagne de publi­cité vantant une “saucisse issue de protéines végé­tales locales”. Si une chaîne se lançait, les autres suivraient. Bien sûr, le fait de s’engager sur une garantie d’origine est un frein pour les grandes enseignes… » Tout idéale qu’elle soit, cette solu­tion serait plus durable à ses yeux que de financer le verdis­se­ment par les aides.

Nous créons de l’offre ; il faudrait créer de la demande.

Uwe Brede

Reste que commu­ni­quer sur la ques­tion n’est pas simple. « L’élevage en plein air est facile à faire valoir, les gens voient que les animaux ont de la place. Mais le rapport entre soja importé, nitrates, fixa­tion de l’azote, produc­tion animale… C’est très complexe pour le consom­ma­teur. » Uwe Brede se veut péda­gogue. Un dépliant consacré à la ques­tion est déposé dans chaque boîte d’œufs, et le site internet de la ferme est en réno­va­tion à des fins commer­ciales et infor­ma­tives.

Il y aura aussi les jour­nées portes ouvertes du domaine – le vingt-cinquième anni­ver­saire cette année. L’exploitant attend 2 000 visi­teurs. « En partant de l’œuf, mon ambi­tion est de donner un aperçu concret de la problé­ma­tique, passant par la produc­tion d’aliment de ferme, et allant jusqu’à une visite des parcelles de sélec­tion. J’espère ainsi rendre tangible pour les visi­teurs le lien entre les protéines de la plante et celles de l’animal. »