Moissonner le brouillard

Capter l’humidité de l’air pour redynamiser les régions arides. En Afrique, la technique du « Cloud Fishing » pourrait aider des milliers d’habitants ruraux à contrer les effets du réchauffement.

Dans les « Aït Baamrane »,  au sud-ouest du Maroc, la sécheresse est endémique. Les précipitations atteignent au maximum 112 mm/an, et le Chergui, vent chaud remontant du Sahara tout proche, vient régulièrement dessécher la région.

Conséquence de l’aridité, les villageois locaux, et principalement femmes et enfants, sont occupés jusqu’à six heures par jour à la collecte d’eau de puit. L’agriculture – culture de l’arganier, élevage ovin, productions fruitières – doit composer avec ces conditions extrêmes.

Depuis 2017, la fondation allemande WasserStiftung et l’ONG marocaine Dar Si Hmad développent un système permettant d’approvisionner en eau plusieurs villages de la région… en la prélevant sur le brouillard des montagnes. Cette technique, le « cloud fishing » (la pêche aux nuages, en anglais) permet de recueillir l’eau atmosphérique grâce à des filets tendus en altitude. 

Rendement optimisé

Culminant à 1 125 m d’altitude, c’est le mont Boutmezguida qui offre les meilleures conditions pour ce type de captage, décrit Peter Trautwein de la WasserStiftung. « Nous avons ici, en moyenne, 3,5 épisodes de brouillard par semaine. » L’anticyclone de l’Açores et le courant froid des Îles Canaries créent des stratocumulus que le vent marin pousse vers les montagnes, barrière naturelle en surplomb des zones arides.

Au cours des deux dernières années, Peter Trautwein a testé différentes configurations : filets de type tricotés (filet rashel), filets en acier inoxydable, et enfin monofilaments adossés à des géogrilles pour un filet « en trois dimensions » (voir la galerie photos). « Ce dernier donne un rendement 20 % supérieur », rapporte l’ingénieur. La géogrille a l’avantage de ne pas se bomber sous l’effet du vent, qui dans les sommets atteint 120 km/h. Or il faut un filet parfaitement vertical pour favoriser l’égouttement.

Des millions de litres par an

Les gouttelettes s’agrègent avant de glisser dans un collecteur. L’étape est cruciale, et le choix du bon matériau pour les filaments s’est révélé une gageure. Ceux-ci doivent afficher des propriétés somme toute contradictoires : « être capable de retenir beaucoup d’eau, et dans le même temps être hydrofuge, car l’eau doit s’écouler rapidement. » Sans quoi le filet se gorge et devient inutilisable. Deux ans de recherches ont été nécessaires pour optimiser le système.

Le temps libéré nous permet de former les villageois à de nouvelles méthodes d’irrigation et de culture.

Peter Trautwein

La technique peut sembler fastidieuse, mais elle donne de bons résultats. Un mètre carré de maille délivre entre 23 et 41 litres par épisode de brouillard, et un « cloud fisher » possède une surface de captage de 54 m2. Avec 31 filets actuellement, et à raison de 3,5 « récoltes » par semaine, ce sont donc au minimum 10 500 000 l/an qui s’écoulent vers les villages via un réseau de canalisations.

Approvisionnement à grande échelle

Autre avantage, l’eau est désinfectée par les UV et donc potable. 70 familles sont d’ores et déjà raccordées au système. Le précieux liquide est largement destiné à l’irrigation et l’élevage, et le projet a permis de redynamiser l’agriculture locale. « Le temps libéré nous permet de former les villageois à de nouvelles méthodes d’irrigation et de culture, note Peter Trautwein. Ici, l’accès à l’eau signifie l’accès à l’éducation. »

400 personnes ont désormais accès à l’eau courante à leur domicile, et au total 1 600 villageois ont vu passer leur approvisionnement quotidien de 8 à 18 l.

Reste que la méthode n’est reproductible que dans des conditions bien particulières. « Le monde est de plus en plus sec, et les collecteurs de brouillard ne vont pas à eux seuls régler ce problème. » Le lieu de collecte doit en effet répondre à des critères précis : être situé en hauteur et suffisamment proche de la population bénéficiaire, accueillir un brouillard suffisamment dense et fréquent, avec des goutelettes d’un diamètre de 10 à 40 μm.

« Mais partout où ces conditions sont réunies, la technique est prometteuse. » Y compris pour l’approvisionnement des populations à grande échelle. La fondation Wasserstiftung opère ainsi deux projets similaires au Ghana et en Érythrée. « Les 400 km de montagnes séparant l’Érythrée de l’Éthiopie sont très riches en brouillard, et permettent théoriquement d’approvisionner en eau des centaines de milliers de personnes, dans des régions rurales arides. »