Lors d’une conférence l’été dernier, Jeremy Groeteke, responsable mondial de l’informatique et de la stratégie numérique chez Syngenta®, citait Bill Gates : « la plupart des gens surestiment ce qu’ils peuvent faire en un an et sous-estiment ce qu’ils peuvent faire en dix. » Groeteke évoquait alors les avancées de l’intelligence artificielle générative en agriculture. Pour ma part, cette réflexion m’a ramenée à mes années de lycée, lorsque je participais aux concours de prise de parole en public de la FFA (Future Farmers of America, organisation américaine de jeunesse agricole).
À l’époque, j’avais préparé un discours sur le maïs Bt, quelques années seulement après la commercialisation de ce trait génétique auprès d’agriculteurs comme mon père. Je l’avais rédigé sur un imposant ordinateur Gateway installé dans notre cuisine, avant de l’enregistrer sur une disquette ou un CD réinscriptible. La citation de Jeremy Groeteke résume parfaitement l’évolution technologique. Aujourd’hui, cet ordinateur du début des années 2000 est une relique. Il en va de même pour de nombreux outils utilisés dans les exploitations agricoles.


Dans son édition de mars 1976, The Furrow [la version anglaise du Sillon, ndlr] publiait un article du rédacteur régional Kim Allen consacré à l’arrivée de l’électronique à la ferme. Il y recensait les innovations marquantes de l’époque : télévision en circuit fermé, calculatrices portables, implants RFID ou encore radios bidirectionnelles. Il citait également des exemples plus spécifiques, comme les systèmes de correction de dévers sur moissonneuses-batteuses ou les trieurs automatiques de fruits.
Quelques décennies plus tôt, ce même article aurait probablement mis en avant les cellules de séchage à la ferme ou les clôtures électriques. Et si l’on remonte encore davantage dans le temps — près d’un siècle en arrière — la liste aurait sans doute inclus les relevages hydrauliques sur les matériels agricoles ou, tout simplement, l’arrivée de l’électricité dans les campagnes grâce à la Rural Electrification Administration mise en place dans le cadre du New Deal.




Grâce à l’autoguidage, les céréaliers n’ont plus besoin de garder les mains sur le volant. Par ailleurs, les capteurs embarqués sur les moissonneuses-batteuses fournissent en temps réel des données sur l’humidité du grain, le rendement et de nombreux autres paramètres.
Les salles de traite rotatives ne datent pas d’hier. Apparues dès les années 1930, elles ont mis du temps à trouver leur place dans les élevages. Les modèles automatisés actuels, conçus pour optimiser le confort des vaches et l’efficacité du travail, peuvent accueillir plus de 80 animaux simultanément.
SoundTalks, développé par Boehringer Ingelheim, fait partie des nombreux outils de suivi numérique capables de détecter précocement des problèmes de santé animale.
Depuis l’arrivée du BlackBerry en 1999, smartphones et montres connectées se sont imposés comme des outils omniprésents et polyvalents.
Aujourd’hui, l’agriculture s’appuie sur l’Internet haut débit et des smartphones dotés d’une puissance de calcul considérable. Les mots « précision », « intelligent » ou « automatisé » sont désormais omniprésents dans les équipements utilisés à la ferme. Aux États-Unis seulement, des milliards de dollars sont investis dans les technologies agricoles afin d’améliorer l’efficacité, la performance économique et la durabilité des exploitations. Chercheurs, scientifiques et acteurs de l’innovation travaillent à répondre aux défis auxquels sont confrontés les agriculteurs d’aujourd’hui et de demain : pénurie de main-d’œuvre, hausse des coûts de production ou encore multiplication des aléas climatiques.
« L’avènement du GPS a été la plus grande révolution que j’aie connue depuis mes débuts en agriculture dans les années 1970 » – c’est le témoignage de mon père, Ken Knapp, agriculteur à Magnolia, dans l’Illinois. « Beaucoup des outils que nous utilisons aujourd’hui lui doivent leur existence. Ce qui est remarquable, c’est que nous avons souvent trouvé à ces technologies des usages différents — et parfois meilleurs — que ceux pour lesquels elles avaient été conçues au départ. »



Sur le terrain
Au-delà du GPS et des avancées majeures réalisées en génétique ou en protection des cultures, les agriculteurs produisent désormais en environnement contrôlé grâce à des éclairages LED spécialisés. Certains suivent l’état des cultures à l’aide d’images de drones équipés de caméras plus sophistiquées que celles de nombreux photographes professionnels, avant d’intervenir avec des drones de pulvérisation à dose variable. Parallèlement, les énergies alternatives alimentent une part croissante des exploitations agricoles, tout en contribuant à fournir de l’électricité à d’autres utilisateurs raccordés au réseau.
À l’étable
Dans ce même numéro de 1976 dont est tiré l’article reproduit ce mois-ci, d’autres sujets relataient les succès obtenus grâce à l’insémination artificielle chez les porcins ou aux transferts d’embryons chez les bovins. Aujourd’hui, les éleveurs accélèrent le progrès génétique grâce aux tests génomiques et aux outils de phénotypage. Ils disposent également d’une multitude de technologies capables d’évaluer l’état de santé des animaux à partir des sons enregistrés dans les bâtiments ou des données collectées par des capteurs embarqués, à l’image des montres connectées que nous portons au quotidien. Quant aux bâtiments où les robots interviennent à presque toutes les étapes — de l’alimentation aux postes de tri et de calibrage —, ils deviennent peu à peu la norme.



Aus États-Unis, le maïs tolérant au glyphosate a été commercialisé en 1996. Le rendement moyen du maïs aux États-Unis est passé de 85 à près de 126 q/ha, selon l’USDA.
Introduite dans les années 1990, la modulation intraparcellaire permet aux agriculteurs de réduire leurs consommations d’intrants.
Comme pour le maïs, les progrès de la génétique du soja ont contribué à une hausse de rendement de 68 % depuis 1996.
Un outil, pas un substitut
Au moment de la rédaction de cet article, j’effectuais un voyage de presse au Kenya à la rencontre d’agriculteurs et de chercheurs. Sur place, Michael Victor, responsable de la communication de l’Institut international de recherche sur l’élevage, a résumé l’évolution intervenue depuis l’article publié par Kim Allen en 1976. « Il y a cinquante ans, l’accent était mis sur la révolution verte et sur la nécessité de nourrir le monde entier ; la priorité était donc la productivité. Aujourd’hui, comme nous le savons, de nombreux enjeux sont liés au climat et au fonctionnement des systèmes alimentaires. Nous cherchons désormais à accroître la productivité et à nourrir une population croissante sans détruire l’environnement », explique-t-il. Son équipe constitue le pôle élevage du CGIAR, un partenariat mondial de recherche agricole dédié à l’amélioration de la sécurité alimentaire.


Au cours de ce même déplacement, le directeur général d’une grosse exploitation avicole a toutefois rappelé une limite essentielle à toutes les technologies qu’il utilise. « Aucune de me sites de production ne ressemble à un autre ; je dois donc m’adapter à chaque situation. Si l’on s’appuie trop sur la technologie, on finit par perdre ce qui fait le cœur du métier. Il faut rester présent sur le terrain », explique Nicolas Grobler en me faisant visiter ses bâtiments de ponte. « Dieu nous a donné les cinq meilleurs ordinateurs qui existent : nos cinq sens. Je n’ai pas besoin d’un ordinateur sophistiqué pour détecter un problème. Si vous observez, sentez, goûtez et touchez, les poules vous diront elles-mêmes ce qui ne va pas. »
Dans cinquante ans, nos smartphones paraîtront probablement aussi dépassés que les calculatrices portables d’aujourd’hui. Mais savoir jusqu’où aller dans l’usage de la technologie restera sans doute tout aussi important.
1976 : l’électronique fait son entrée dans les fermes américaines
Dans son édition de mars 1976, l’édition américaine de The Furrow publiait un article du rédacteur régional Kim Allen consacré à l’arrivée de l’électronique dans les fermes. Il y recensait les principales avancées du secteur, parmi lesquelles la vidéosurveillance, les calculatrices portables, les implants RFID ou encore les radios bidirectionnelles.

