« Curieux de voir ce que l’avenir réserve », affiche son t-shirt. C’est cet état d’esprit qui a poussé le Danois Christian Højgaard Weigelt à participer, en 2021, à un projet pilote d’Arla consacré aux pratiques régénératives. Auparavant, son exploitation Snåstrupgård, située dans l’est du pays, était conduite de manière
C’est précisément ce regard extérieur qu’a permis d’apporter le projet. Au total, 24 agriculteurs conventionnels et biologiques, répartis dans cinq pays européens, ont intégré le programme. L’objectif était d’évaluer comment et pratiques ‘régénératives’ pouvaient, dans un contexte de production laitière, améliorer la santé des sols et leur diversité biologique. L’ambition était de capitaliser des retours d’expérience concrets dans un guide destiné à accompagner d’autres agriculteurs vers ce type de systèmes, avec l’appui d’experts extérieurs.

Briser les automatismes
Petit rappel des grands principes en régénératif : travail du sol réduit au minimum, couverture permanente et système racinaire vivant toute l’année, biodiversité maximale, intégration des animaux d’élevage. Reste la question clé : qu’est-ce qui a réellement changé en trois à quatre ans ? Selon Christian Højgaard Weigelt, réduire le travail du sol et renforcer la couverture végétale figuraient déjà dans ses objectifs. L’appui du projet lui a permis de se lancer. Non sans efforts : les routines bien ancrées ont dû être remises à plat.
Jusqu’ici, le plan de cultures étaient réévalué à l’année, avec quelques couverts en complément, sans obligation réglementaire. Désormais, il construit ses assolements sur deux ans et raisonne l’ensemble de la rotation pour garantir une couverture du sol en continu. « C’est un puzzle plus complexe, et plus chronophage. »

Christian produit lui-même 63 % du maïs, de l’herbe et des céréales (récoltées en plante entière) destinés à l’alimentation de ses 180 vaches laitières. En diversifiant encore les plantes, il pourrait pousser plus loin le taux d’autonomie. Il hésite néanmoins, le temps consacré à ces cultures étant à mettre en balance contre les économies réalisées par rapport à l’achat d’aliment. « C’est un choix à faire. Cela demandera plus de travail. Un niveau d’autonomie plus élevé compensera-t-il ces heures supplémentaires ? »
Car même en agriculture régénérative, une question centrale reste celle de l’équilibre entre intrants et résultats. Autre chantier engagé : le développement du non-labour. Aujourd’hui, 80 % des terres de Snåstrupgård sont déjà cultivées sans retournement. Ces sols argilo-limoneux, riches en matière organique, retiennent bien l’eau et les éléments nutritifs, ce qui leur confère une bonne fertilité. Mais ils peuvent devenir hydromorphes en période humide et très durs en phase sèche. La charrue permettait jusque-là de redistribuer le phosphore et d’autres nutriments pour les rendre plus accessibles aux racines.

Nous avions l’habitude de penser que la terre était une ressource inépuisable, tant qu’elle recevait du NPK.
Christian Højgaard
Même si cela peut sembler paradoxal, l’agriculteur note pourtant que « le non-labour convient bien à ces terres ». Avec une structure préservée, les micro-organismes travaillent mieux et libèrent les éléments nutritifs. La charrue est désormais remisée – mais Christian n’a pas l’intention de la vendre. « C’est un outil précieux. Et indispensable si le sol se referme sous l’effet d’un excès d’eau. »
Attention portée à la microbiologie du sol

Si la question d’une plus grande autonomie alimentaire reste à trancher, l’éleveur réfléchit aujourd’hui à renforcer l’intégration élevage–cultures en matière de fertilisation. Le travail mené sur la qualité des sols a changé son regard. « Nous avons longtemps considéré le sol comme une ressource inépuisable, du moment qu’on apportait du NPK. Nous avons sans doute sous-estimé tout le monde des micro-organismes qu’il abrite. C’est là que tout commence. Les micro-organismes sont le fondement de toute croissance. »
Aujourd’hui, les parcelles reçoivent du lisier méthanisé issu d’une unité de biogaz voisine, dans une logique d’amélioration du bilan carbone. Mais le fumier constitue selon lui un apport bien plus complet.
Les résidus de paille apportent du carbone et des micronutriments, contribuant à enrichir la matière organique du sol. Un terrain idéal pour les bactéries, les spores fongiques et l’ensemble de la vie biologique, qui participent à la santé des sols. « Si je devais vraiment changer quelque chose, ce serait de remettre les animaux au pâturage. » Les vaches pourraient ainsi fertiliser directement les champs.
Le parcellaire, bien regroupé autour de l’exploitation, rend cette évolution envisageable. À terme, Christian aimerait produire lui-même l’ensemble des nutriments nécessaires et boucler la boucle : du sol à l’alimentation, de la table aux déchets, puis retour au sol. Un cycle annuel cohérent.
Augmentation de la profondeur d’enracinement
En 2022, trois parcelles ont été intégrées au dispositif de suivi avec des prélèvements annuels. Bêche en main, Christian Højgaard Weigelt ouvre un profil pour apprécier l’état structural. Aujourd’hui, la résistance à la pénétration est nettement plus faible. Auparavant, il fallait faire levier de manière modérée pour enfoncer la bêche.
Les micro-organismes sont à la base de toute croissance.
Christian Højgaard
Le système racinaire s’est densifié et la structure apparaît plus homogène. La profondeur d’enracinement a gagné six centimètres sur deux des trois parcelles. La troisième, semée quatre jours avant la mesure effectuée en 2025, n’a pas été évaluée. Un progrès modeste, mais à replacer dans son contexte : le passage au non-labour est intervenu en cours de projet.
Côté biodiversité, pas d’évolution nette à ce stade. « Le projet n’a que trois ans, il faut du temps. » En complément, environ un kilomètre de bandes fleuries a été implanté et des ruches installées.
S’armer de patience
Si les indicateurs évoluent lentement, Christian Højgaard Weigelt ne regrette pas pour autant son engagement dans le projet d’Arla, une expérience qu’il décrit à la fois comme stimulante et formatrice. « Il a fallu remettre en cause des habitudes. Faire preuve de beaucoup de patience. Les résultats n’arrivent pas du jour au lendemain. Parfois, il a fallu ajuster la trajectoire. Cela demande presque un changement d’état d’esprit. »
À propos de Snåstrupgård
- Couverture du sol toute l’année
- 325 ha, sols argilo-limoneux
- 180 vaches de race laitière danoise rouge, complétées par des Jersey
- Cultures fourragères
- 80 % des terres sont cultivées sans labour
L’un des atouts majeurs du projet, selon lui, a été l’appui fourni par des personnes extérieures au milieu agricole. « Cela apporte un autre regard dans les discussions. » Referait-il les choses différemment aujourd’hui ? « Non. Mais j’ai mis quatre ans pour en arriver là. J’aurais aimé aller plus vite. Au fond, c’est le vieux savoir-faire agricole, simplement utilisé de manière plus fine. » Le propriétaire de Snåstrupgård ne compte pas revenir en arrière. Il reste fidèle à sa devise : curieux de voir ce que l’avenir réserve.
