Au Dane­mark, auto­nomie four­ra­gère et sols vivants 

La tran­si­tion vers l’agriculture régé­né­ra­tive demande du temps. Chris­tian Højgaard Weigelt a commencé à en mesurer les effets au bout de trois ans.

« Curieux de voir ce que l’avenir réserve », affiche son t-shirt. C’est cet état d’esprit qui a poussé le Danois Chris­tian Højgaard Weigelt à parti­ciper, en 2021, à un projet pilote d’Arla consacré aux pratiques régé­né­ra­tives. Aupa­ra­vant, son exploi­ta­tion Snås­trupgård, située dans l’est du pays, était conduite de manière clas­sique : stabu­la­tion libre, cultures four­ra­gères, labour, trai­te­ments phyto­sa­ni­taires, épan­dage de lisier complété par des apports d’engrais miné­raux. Le profil type d’un éleveur conven­tionnel, recon­naît-il. « Ça a bien fonc­tionné. Mais même si j’ai fait évoluer les choses au fil du temps, j’avais besoin d’un regard neuf sur l’exploitation. Les terres que j’ai reprises étaient bonnes, et je veux qu’elles le restent. »

C’est préci­sé­ment ce regard exté­rieur qu’a permis d’apporter le projet. Au total, 24 agri­cul­teurs conven­tion­nels et biolo­giques, répartis dans cinq pays euro­péens, ont intégré le programme. L’objectif était d’évaluer comment et pratiques ‘régé­né­ra­tives’ pouvaient, dans un contexte de produc­tion laitière, améliorer la santé des sols et leur diver­sité biolo­gique. L’ambition était de capi­ta­liser des retours d’expérience concrets dans un guide destiné à accom­pa­gner d’autres agri­cul­teurs vers ce type de systèmes, avec l’appui d’experts exté­rieurs.

Même en novembre, la campagne est verte autour de la ferme Snås­trupgård.

Briser les auto­ma­tismes

Petit rappel des grands prin­cipes en régé­né­ratif : travail du sol réduit au minimum, couver­ture perma­nente et système raci­naire vivant toute l’année, biodi­ver­sité maxi­male, inté­gra­tion des animaux d’élevage. Reste la ques­tion clé : qu’est-ce qui a réel­le­ment changé en trois à quatre ans ? Selon Chris­tian Højgaard Weigelt, réduire le travail du sol et renforcer la couver­ture végé­tale figu­raient déjà dans ses objec­tifs. L’appui du projet lui a permis de se lancer. Non sans efforts : les routines bien ancrées ont dû être remises à plat.

Jusqu’ici, le plan de cultures étaient réévalué à l’année, avec quelques couverts en complé­ment, sans obli­ga­tion régle­men­taire. Désor­mais, il construit ses asso­le­ments sur deux ans et raisonne l’ensemble de la rota­tion pour garantir une couver­ture du sol en continu. « C’est un puzzle plus complexe, et plus chro­no­phage. »

Le déchau­meur à dents est encore utilisé ponc­tuel­le­ment mais sera bientôt aban­donné.

Chris­tian produit lui-même 63 % du maïs, de l’herbe et des céréales (récol­tées en plante entière) destinés à l’alimentation de ses 180 vaches laitières. En diver­si­fiant encore les plantes, il pour­rait pousser plus loin le taux d’autonomie. Il hésite néan­moins, le temps consacré à ces cultures étant à mettre en balance contre les écono­mies réali­sées par rapport à l’achat d’aliment. « C’est un choix à faire. Cela deman­dera plus de travail. Un niveau d’autonomie plus élevé compen­sera-t-il ces heures supplé­men­taires ? »

Car même en agri­cul­ture régé­né­ra­tive, une ques­tion centrale reste celle de l’équilibre entre intrants et résul­tats. Autre chan­tier engagé : le déve­lop­pe­ment du non-labour. Aujourd’hui, 80 % des terres de Snås­trupgård sont déjà culti­vées sans retour­ne­ment. Ces sols argilo-limo­neux, riches en matière orga­nique, retiennent bien l’eau et les éléments nutri­tifs, ce qui leur confère une bonne ferti­lité. Mais ils peuvent devenir hydro­morphes en période humide et très durs en phase sèche. La charrue permet­tait jusque-là de redis­tri­buer le phos­phore et d’autres nutri­ments pour les rendre plus acces­sibles aux racines.

Nous avions l’habitude de penser que la terre était une ressource inépui­sable, tant qu’elle rece­vait du NPK. 

Chris­tian Højgaard

Même si cela peut sembler para­doxal, l’agriculteur note pour­tant que « le non-labour convient bien à ces terres ». Avec une struc­ture préservée, les micro-orga­nismes travaillent mieux et libèrent les éléments nutri­tifs. La charrue est désor­mais remisée – mais Chris­tian n’a pas l’intention de la vendre. « C’est un outil précieux. Et indis­pen­sable si le sol se referme sous l’effet d’un excès d’eau. »

Atten­tion portée à la micro­bio­logie du sol

Prochaine étape : remettre les vaches au pâtu­rage et privi­lé­gier le fumier à la place du lisier métha­nisé.

Si la ques­tion d’une plus grande auto­nomie alimen­taire reste à tran­cher, l’éleveur réflé­chit aujourd’hui à renforcer l’intégration élevage–cultures en matière de ferti­li­sa­tion. Le travail mené sur la qualité des sols a changé son regard. « Nous avons long­temps consi­déré le sol comme une ressource inépui­sable, du moment qu’on appor­tait du NPK. Nous avons sans doute sous-estimé tout le monde des micro-orga­nismes qu’il abrite. C’est là que tout commence. Les micro-orga­nismes sont le fonde­ment de toute crois­sance. »

Aujourd’hui, les parcelles reçoivent du lisier métha­nisé issu d’une unité de biogaz voisine, dans une logique d’amélioration du bilan carbone. Mais le fumier constitue selon lui un apport bien plus complet.

Les résidus de paille apportent du carbone et des micro­nu­tri­ments, contri­buant à enri­chir la matière orga­nique du sol. Un terrain idéal pour les bacté­ries, les spores fongiques et l’ensemble de la vie biolo­gique, qui parti­cipent à la santé des sols. « Si je devais vrai­ment changer quelque chose, ce serait de remettre les animaux au pâtu­rage. » Les vaches pour­raient ainsi ferti­liser direc­te­ment les champs.

Le parcel­laire, bien regroupé autour de l’exploitation, rend cette évolu­tion envi­sa­geable. À terme, Chris­tian aime­rait produire lui-même l’ensemble des nutri­ments néces­saires et boucler la boucle : du sol à l’alimentation, de la table aux déchets, puis retour au sol. Un cycle annuel cohé­rent.

Augmen­ta­tion de la profon­deur d’enracinement

En 2022, trois parcelles ont été inté­grées au dispo­sitif de suivi avec des prélè­ve­ments annuels. Bêche en main, Chris­tian Højgaard Weigelt ouvre un profil pour appré­cier l’état struc­tural. Aujourd’hui, la résis­tance à la péné­tra­tion est nette­ment plus faible. Aupa­ra­vant, il fallait faire levier de manière modérée pour enfoncer la bêche.

Les micro-orga­nismes sont à la base de toute crois­sance. 

Chris­tian Højgaard

Le système raci­naire s’est densifié et la struc­ture appa­raît plus homo­gène. La profon­deur d’enracinement a gagné six centi­mètres sur deux des trois parcelles. La troi­sième, semée quatre jours avant la mesure effec­tuée en 2025, n’a pas été évaluée. Un progrès modeste, mais à replacer dans son contexte : le passage au non-labour est inter­venu en cours de projet.

Côté biodi­ver­sité, pas d’évolution nette à ce stade. « Le projet n’a que trois ans, il faut du temps. » En complé­ment, environ un kilo­mètre de bandes fleu­ries a été implanté et des ruches instal­lées.

S’armer de patience

Si les indi­ca­teurs évoluent lente­ment, Chris­tian Højgaard Weigelt ne regrette pas pour autant son enga­ge­ment dans le projet d’Arla, une expé­rience qu’il décrit à la fois comme stimu­lante et forma­trice. « Il a fallu remettre en cause des habi­tudes. Faire preuve de beau­coup de patience. Les résul­tats n’arrivent pas du jour au lende­main. Parfois, il a fallu ajuster la trajec­toire. Cela demande presque un chan­ge­ment d’état d’esprit. »

À propos de Snås­trupgård

  • Couver­ture du sol toute l’année
  • 325 ha, sols argilo-limo­neux
  • 180 vaches de race laitière danoise rouge, complé­tées par des Jersey
  • Cultures four­ra­gères
  • 80 % des terres sont culti­vées sans labour

L’un des atouts majeurs du projet, selon lui, a été l’appui fourni par des personnes exté­rieures au milieu agri­cole. « Cela apporte un autre regard dans les discus­sions. » Refe­rait-il les choses diffé­rem­ment aujourd’hui ? « Non. Mais j’ai mis quatre ans pour en arriver là. J’aurais aimé aller plus vite. Au fond, c’est le vieux savoir-faire agri­cole, simple­ment utilisé de manière plus fine. » Le proprié­taire de Snås­trupgård ne compte pas revenir en arrière. Il reste fidèle à sa devise : curieux de voir ce que l’avenir réserve.