En Europe, 90 % des émissions d’ammoniac sont agricoles, et principalement liées aux déjections animales. L’ammoniac n’agit pas directement sur le climat, mais contribue à l’eutrophisation et à la formation de particules fines nocives. Une solution possible est d’abaisser le pH de l’effluent. L’apport d’acide sulfurique permet ainsi de réduire les émissions de NH3 du lisier de 39 % en bâtiment et de 90 % au stockage, selon une étude de l’Université de Bonn (Allemagne). En acidifiant le milieu, on déplace en effet l’équilibre chimique de l’ammoniac gazeux vers l’ammonium. Maintenir un pH bas sur une période prolongée permet par ailleurs de réduire les émissions de méthane.

En céréales, nous avons observé des hausses de rendement dans 62 % des cas.
Tim Wantulla
Au Danemark, où les exigences sur la réduction des émissions d’ammoniac comptent parmi les plus strictes d’Europe, une partie des lisiers est acidifiée dès le bâtiment ou au stockage. Les équipements nécessaires représentent toutefois des investissements importants, difficiles à rentabiliser à l’échelle d’une seule exploitation. Ici, une alternative consiste à acidifier ‘en direct’ à l’épandage : près de la moitié des émissions d’ammoniac interviennent en effet après celui-ci. Avec à la clé une amélioration du pouvoir fertilisant, puisque l’azote non volatilisé reste disponible pour la plante sous forme d’ammonium. Mais le gain de rendement compense-t-il le surcoût de la technique ?
Essais pratiques
Outre-Rhin, le projet Säure+ associe 39 exploitations à des essais visant à évaluer l’intérêt de la méthode. Ceux-ci mettent en œuvre le système SyreN, développé par l’entreprise danoise Biocover, qui injecte une dose d’acide sulfurique dans le flux de lisier pendant l’épandage. « En céréales, nous avons observé des hausses de rendement dans 62 % des cas, avec un gain moyen de 3,8 % », indique Tim Wantulla, conseiller à la Chambre d’agriculture de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et coordinateur du projet.

67 mesures de rendement ont été réalisées en céréales d’hiver. En intégrant également les résultats avec une baisse de rendement, l’écart moyen par rapport au témoin est de seulement +0,6 %, ce qui tient selon Tim Wantulla aux conditions des essais. En effet, les créneaux d’épandage ne coïncidait pas toujours avec les situations présentant le plus fort risque de volatilisation, par exemple en cas de météo fraîche et humide.
En herbe, les résultats sont plus nets. L’analyse de 61 résultats obtenus en prairies permanentes et temporaires montre, dans 74 % des cas, un rendement en progrès, avec un gain moyen de 13 %.
Du côté des protéines brutes, elles augmentent dans 59 % des cas en grandes cultures (mais avec une moyenne de seulement +0,4 %). Des mesures réalisées lors de journées au champ ont également comparé les concentrations d’ammoniac juste au-dessus de bandes de lisier acidifié et non acidifié. Impossible d’en déduire précisément le nombre de kilogrammes d’azote économisés ; néanmoins, les concentrations mesurées au-dessus du lisier acidifié étaient inférieures de 45 à 75 %. « L’acidification n’est pas une fin en soi, note Tim Wantulla. Elle est surtout pertinente lorsque des émissions élevées sont à prévoir au moment de l’épandage. »

Le bilan économique doit aussi intégrer le soufre épandu. Chaque litre d’acide sulfurique représente environ 0,6 kg de soufre élémentaire. À raison de 25 m³ de lisier par hectare et de 2 l d’acide par m³, l’apport en soufre atteint donc quelque 30 kg/ha. Une partie du surcoût est ainsi compensé par cette économie d’engrais soufré… à condition que cet apport corresponde effectivement aux besoins de la culture.
Concernant le chaulage, il faudrait, sur le papier, environ 1,87 kg de CaCO₃ pour neutraliser un litre d’acide sulfurique… Après récolte, la comparaison du pH dans les parcelles de démonstration n’a toutefois fait apparaître jusqu’ici aucune différence nette et généralisable entre les modalités avec et sans acidification.
Une technique exigeante
Stefan Vogelsang, polyculteur-éleveur à Rheda-Wiedenbrück (Allemagne), teste depuis 2023 le système d’acidification SyreN avec différents fertilisants organiques : lisiers de porcs et de bovins, ou encore digestats, avec et sans acidification. « Les résultats sont très variables, résume-t-il. Par temps couvert et sous une pluie légère, nous ne mesurons pratiquement aucun effet, car les pertes sont déjà faibles. En revanche, lors d’un apport avant la troisième coupe, par temps ensoleillé et venteux et sans pluie annoncée, nous avons mesuré 20 à 25 % de rendement supplémentaire en prairie. »
L’éleveur a également observé des écarts de rendement après incorporation de lisier acidifié en strip-till avant maïs. Comme l’enfouissement limite déjà fortement les pertes d’ammoniac, il voit plutôt l’explication du côté du phosphore, dont la disponibilité pourrait augmenter localement avec l’abaissement du pH.
Techniquement, le procédé est exigeant. À vide, l’unité frontale pèse déjà environ 1,5 t. Avec une masse de 3,3 t à plein, le SyreN requiert une puissance de relevage et de traction importante, mais il faut également tenir compte des besoins hydrauliques du tracteur. L’acide est injecté à la sortie de la tonne, en quantité modulée en fonction du pH du lisier, mesuré en continu. Le système vise un pH compris entre 6 et 6,5.
La mise en œuvre impose aussi certaines précautions au chauffeur comme à l’exploitation. L’acide sulfurique est classé comme marchandise dangereuse : son transport sur la voie publique nécessite un certificat ADR. Le matériel doit par ailleurs comporter des éléments résistants aux acides. S’y ajoutent la formation des utilisateurs et des conditions de stockage adaptées.
Plus de souplesse et une répartition homogène
Pour Stefan Vogelsang, l’intérêt principal réside dans le gain de souplesse. L’acidification permet d’épandre dans de bonnes conditions sur une plage météorologique plus large. « Dès lors, je peux davantage décider en fonction de la portance des sols », explique l’agriculteur. Ce gain de flexibilité est selon lui un point intéressant pour les ETA, avec plus de liberté vis à vis des fenêtres météo dans la planification des chantiers d’épandage. Par ailleurs, sur ses parcelles en zone vulnérable où les apports d’azote sont plus strictement encadrés, chaque unité non volatilisée profite directement à la culture.
Autre avantage sur le plan pratique : la réaction avec l’acide libère rapidement du CO₂, et la pression passe ainsi d’environ 0,4 bar à 2 à 4 bars dans la tête de répartition. « Cette forte pression fait qu’il n’y a pratiquement plus aucun problème de bouchage, avec une répartition est beaucoup plus homogène sur la largeur de travail. » Même les lisiers épais se répartissent plus régulièrement, note l’éleveur.

Le phénomène impose toutefois une vigilance particulière en fin de tonne. Si la cuve est presque vide et que l’injection d’acide n’est pas coupée à temps, la concentration d’acide peut fortement augmenter dans la tête de répartition.
Zoom sur les coûts
Stefan Vogelsang n’a pas fait l’acquisition du système SyreN mais l’utilise dans le cadre d’un partenariat d’essai. Le matériel est mis à sa disposition, et il achète lui-même l’acide sulfurique. « À l’échelle d’une seule exploitation, un tel achat serait difficilement justifiable économiquement », reconnaît le producteur. Avec un investissement d’environ 100 000 €, il s’attend à ce que cette technologie arrive principalement sur le terrain via des prestataires. Au regard de sa propre expérience, il estime raisonnable un supplément d’environ 15 €/ha, à quoi viendrait s’ajouter le coût de l’acide. « Au-delà, je doute que beaucoup d’exploitations soient prêtes à payer. »
Tim Wantulla, de la chambre d’agriculture, arrive à une conclusion similaire : « Tous les épandages n’ont pas intérêt à être acidifiés et tous les effluents d’élevage ne réagissent pas de la même manière. Il faut donc viser un taux d’utilisation du système aussi élevé que possible » pour une économie d’échelle. Les digestats sont généralement plus basiques et requièrent donc plus d’acide pour les amener au pH recherché.
La répartition est beaucoup plus homogène sur la largeur de travail.
Stefan Vogelsang

Pour l’heure, la technique reste peu répandue outre-Rhin. Environ 14 systèmes SyreN étaient en service en Allemagne au printemps 2026, bien que Tim Wantulla constante un « intérêt réel » du côté des agriculteurs. Au-delà du coût et des contraintes techniques, l’image de la technologie constitue par ailleurs un frein. « Avec une plaque ADR sur le tracteur, on est vite regardé de travers », constate Stefan Vogelsang.
La diffusion de l’acidification dépendra donc aussi d’un éventuel soutien public ou de la prise en compte de ses bénéfices dans la réglementation. D’ici là, son intérêt restera surtout lié aux conditions d’utilisation : limiter les pertes d’éléments fertilisants lorsque la météo, le type de fertilisant organique, les contraintes locales et le niveau des coûts la rendent pertinente.

