Dans les arts plastiques, le bleu occupe une place particulière. Le peintre français Yves Klein en a même fait sa marque de fabrique, avec ses monochromes outremer célèbres dans le monde entier. Dans l’alimentation, en revanche, cette couleur reste rare. En 2022, Haribo avait ainsi fait sensation en lançant un ourson bleu à l’occasion du centenaire de ses célèbres bonbons. Pour colorer cet ourson, le fabricant n’a pas utilisé le colorant alimentaire synthétique bleu brillant FCF (E133), mais de la phycocyanine, issue d’une microalgue.
Plus précisément de la spiruline, cultivée en Allemagne. Outre-Rhin, il existe même une coopérative spécialisée dans les algues, dont les exploitations membres produisent de la spiruline à l’aide des installations de la société Novagreen. Parmi elles figurent notamment d’anciens éleveurs de porcs qui tentent, avec cette microalgue, de développer une nouvelle activité.
Une nouvelle génération d’aliments
Malgré l’engouement qu’elle suscite, produire de la spiruline reste toutefois une activité délicate. Jan Dohrmann peut en témoigner. Associé-gérant d’Aquamondis, il exploite sur le campus technologique GreenTec, à Enge-Sande, dans le nord de l’Allemagne, une installation de démonstration aménagée sur le toit d’un centre de données. Au rez-de-chaussée, les serveurs tournent à plein régime et dégagent de la chaleur. Celle-ci est directement acheminée à l’étage, où elle chauffe une culture de spiruline installée dans un bassin plat et couvert, rempli d’un milieu aqueux extrêmement alcalin.


Au final, le dispositif se veut neutre sur le plan climatique : le centre de données est alimenté par des énergies renouvelables – éolien, solaire et biogaz – produites régionalement. Sa chaleur est ainsi valorisée, dans une logique d’économie circulaire, pour produire protéines et colorants. Pour Jan Dohrmann, la spiruline incarne une nouvelle génération d’aliments et présente un triple avantage : elle ne mobilise pas de terres arables, elle s’affranchit totalement des énergies fossiles, et elle est en outre moins exposée à la raréfaction des ressources en eau. Autre argument : en matière de production de protéines par hectare, la spiruline serait 100 fois plus efficace que l’élevage bovin.
En cette fraîche journée de tout début de printemps, les microalgues ne poussent pourtant pas à Enge-Sande : les températures extérieures sont tout simplement trop basses. Le climat d’Europe centrale constitue donc bel et bien un facteur limitant pour leur métabolisme. « Sur des sites d’Europe centrale, nous pouvons au mieux atteindre le seuil de rentabilité », constate Jan Dohrmann. Il souhaite donc, à l’avenir, transférer la production au Cap-Vert.

Sur des sites d’Europe centrale, nous pouvons au mieux atteindre le seuil de rentabilité.
Jan Dohrmann, Aquamondis
Des rendements plus élevés près de l’équateur
Un pari ambitieux, qui nécessite de lourds investissements. Jan Dohrmann juge néanmoins ce transfert nécessaire, car l’archipel offre des conditions idéales : l’ensoleillement y est deux fois plus important et permettrait 365 jours de production par an, contre seulement 125 outre-Rhin. Alors que le rendement atteint 15 tonnes par hectare en Allemagne, il pourrait grimper jusqu’à 60 tonnes par hectare au Cap-Vert. L’archipel, situé au large de l’Afrique de l’Ouest, dispose en outre d’une électricité abondante d’origine photovoltaïque et éolienne. L’eau de mer s’y maintient en moyenne autour de 24 °C et, une fois dessalée, permettrait une gestion durable de la ressource en eau. Le réseau de fibre optique déjà en place ouvre également la voie à un pilotage numérique et automatisé des procédés de production de spiruline. Le projet d’Aquamondis intéresse aussi la recherche. Körber Technologies travaille ainsi déjà à de nouvelles optimisations de la production de spiruline à l’aide d’algorithmes d’intelligence artificielle.
Au-delà des défis entrepreneuriaux, Jan Dohrmann met en avant la croissance du marché mondial de la spiruline. Selon les statistiques citées, celui-ci a généré un chiffre d’affaires de 436 millions d’euros en 2022. Les prévisions tablent sur plus d’un milliard d’euros d’ici la fin de la décennie. La demande globale progresse donc, tout comme celle en protéines d’origine non animale.

Alors que l’avenir des projets d’Aquamondis reste encore ouvert, oceanBASIS est déjà solidement implantée sur son marché. L’entreprise, basée à Kiel, dans le nord de l’Allemagne, emploie une vingtaine de personnes et produit, à partir de macroalgues, toute une gamme de cosmétiques naturels commercialisés sous la marque Oceanwell. Inez Linke est cofondatrice et copropriétaire de cette entreprise. Docteure en biologie marine, elle travaille avec ses collègues, depuis les années 2000, sur différentes pistes permettant de développer une utilisation durable du littoral et des eaux côtières, que ce soit pour l’alimentation et la santé, ou comme source de matières premières renouvelables destinées à différents secteurs industriels.
La mer, source de produits durables
Après de nombreuses expérimentations et plusieurs projets de recherche, dont une culture d’algues dans la baie de Kiel, Inez Linke et son équipe ont finalement choisi de se concentrer sur l’extraction de composés à forte valeur issus des macroalgues pour la fabrication de cosmétiques, notamment de crèmes pour la peau. « Un kilogramme d’algue contient autant d’oligoéléments que 10 000 litres d’eau de mer », souligne Inez Linke. Parmi les substances qu’elle cite figurent notamment l’iode, le sélénium et la vitamine B12. « Contrairement aux plantes terrestres, les macroalgues n’absorbent pas ces oligoéléments par des racines, mais directement par leur thalle ; c’est pourquoi ils y atteignent de telles concentrations », explique-t-elle. La technologie développée en interne pour fermenter des extraits d’algues à l’aide de cultures de levures spécifiques constitue sans doute l’une des clés du succès à long terme d’oceanBASIS.
L’entreprise entend aussi assumer sa part de responsabilité : pour chaque produit Oceanwell vendu, dix centimes sont consacrés à la protection du milieu marin. Cela ne freine pas pour autant ses ambitions. « Nous ambitionnons de figurer parmi les cinq marques de cosmétiques naturels les plus connues d’Allemagne », affirme Inez Linke. Même si le siège de l’entreprise se trouve au bord de la Baltique, dans la baie de Kiel, oceanBASIS s’approvisionne auprès d’une ferme algale norvégienne. Les Norvégiens figurent en effet parmi les leaders de l’aquaculture marine et que l’espèce d’algue privilégiée par oceanBASIS – contrairement à la spiruline – préfère les eaux froides. Dans les eaux fraîches que l’on trouve encore au large de la Norvège, elle pousse tout simplement plus vite.

Un kilogramme d’algue contient autant d’oligoéléments que 10 000 litres d’eau de mer.
Inez Linke, oceanBASIS
Des usages médicaux à l’horizon
Même si l’entreprise entend se développer, l’exploitation durable des ressources marines reste, pour Inez Linke et son équipe, le socle de toutes les activités. « Nous ne devons pas prélever dans la mer davantage que ce qu’elle peut fournir », prévient la dirigeante. « Avec notre initiative “Protect the Ocean”, nous soutenons ainsi activement des projets de protection du milieu marin, notamment la protection des tortues marines menacées au Cap-Vert ou la récupération des filets fantômes en mer Baltique. »
Pour autant, le potentiel d’exploitation durable des ressources marines est encore loin d’être épuisé. Avec le développement de l’éolien en mer, certains pionniers de la filière algues y voient de nouvelles possibilités. Des cultures d’algues pourraient par exemple être implantées dans les parcs éoliens offshore et utiliser judicieusement les structures de fondation. D’autant que l’on estime à plus de 400 000 le nombre d’espèces d’algues ! Elles intéressent même la médecine à l’échelle mondiale, au point d’être parfois qualifiées de « pharmacie bleue ». Si les molécules marines ne peuvent prétendent constituer une panacée, elles ouvrent des pistes intéressantes pour le traitement de certaines maladies, notamment grâce à des composés à activité antitumorale. Avant que ces applications ne deviennent réalité, d’importants efforts de recherche et développement restent toutefois nécessaires. Une chose est déjà sûre : en ces temps d’incertitude, le métabolisme des algues inspire de plus en plus de pionniers à terre. Comme, en son temps, l’art d’Yves Klein.