Un matin de printemps, dans le nord de l’Allemagne. Sur la terrasse de la maison familiale, Bianca Lütje sert café et biscuits. Son mari, Ernst, observe : lorsque les clients viennent au magasin de ferme, « ils trouvent l’ambiance particulièrement apaisante ». Mais derrière cette tranquillité, l’activité est intense : avec leur associé Jochen Gaus, les Lütje exploitent 550 ha de cultures (céréales, betteraves sucrières, colza, pommes de terre), complétées par un élevage porcin.
La pomme de terre occupe près de 100 ha, auxquels s’ajoutent 12 ha d’oignons et 2,5 ha de patates douces. Pour ces productions, l’exploitation a misé sur une approche intégrée : stockage, conditionnement, vente directe via boutique en ligne et magasin de ferme, mais aussi débouchés en supermarchés régionaux. Le regroupement des deux fermes remonte à la génération précédente, d’abord autour d’une coopérative de matériel, puis avec la mise en commun des cultures de pommes de terre dès 1992. Aujourd’hui, la troisième génération s’apprête à prendre la relève, signe que le modèle a fait ses preuves.

Circuits courts diversifiés
Le choix de développer la pomme de terre répondait à une volonté d’indépendance vis-à-vis des politiques agricoles. Forts de leur expérience en céréales, les exploitants avaient d’abord signé des contrats avec des transformateurs. Surprise : dès la première année, les prix obtenus pour les excédents écoulés en pommes de terre fourragères se sont révélés supérieurs à ceux des contrats.
« Nous aimions le goût de nos pommes de terre, et nous étions persuadés qu’elles plairaient aussi à nos voisins », raconte Ernst Lütje. D’où l’idée de se lancer dans la vente directe, avec des stands en libre-service dans les villages voisins. Pour que les clients identifient bien la provenance, un logo maison a été créé – toujours présent aujourd’hui sur les emballages, les véhicules de livraison et les réseaux sociaux.

Nous aimions le goût de nos pommes de terre, et nous étions persuadés qu’elles plairaient aussi à nos voisins.
Ernst Lütje
Le slogan « Oubliez les pâtes » a vite attiré l’attention d’une chaîne de supermarchés locale. Les agriculteurs ont compris l’importance de la notoriété, alliée à la qualité des produits et à la régularité de l’offre : proposer des pommes de terre aussi fraîches que possible toute l’année.

Image positive sur les réseaux
« Au départ, nous faisions de la publicité classique, mais ce n’est plus aussi efficace aujourd’hui », explique Bianca Lütje. Les produits sont désormais mis en avant via des caisses logotées, des rayons dédiés et des emballages innovants sans plastique. De nouvelles références (oignons, chips de patate douce, farine fermière lancée pendant la pandémie) viennent compléter la gamme, contribuant à l’image d’une marque jeune et dynamique.
En parallèle de campagnes marketing spécifiques visant les clients plus âgés, Bianca Lütje mise surtout sur les réseaux sociaux pour cibler un public plus jeune. Elle est notamment très active sur le compte Instagram Gaus-Luetje Kartoffeln, avec plus de 11 000 abonnés. Bianca y partage des « instantanés » du quotidien la ferme, les nouveautés produits, et les opérations effectuées par les membres de la famille, saison après saison. Une manière de donner au public un aperçu positif du métier – mais aussi de donner à la marque un visage humain, qui inspire la confiance.


Un second compte met en scène les animaux (poules, chats, chèvres, poneys…) et sert de vitrine aux anniversaires organisés sur place. Les enfants découvrent le monde agricole, tandis que les parents échangent avec les exploitants. Des classes, dès la maternelle, sont également accueillies pour visiter les étables et ramasser des pommes de terre à la main.
Chercher le contact avec les consommateurs
La participation à la « Semaine verte » de Berlin constitue un temps fort, l’occasion d’échanger avec un large public. « On peut regretter que les consommateurs en sachent moins qu’avant sur l’alimentation – mais moi, je ne sais pas comment fonctionne une voiture, et ça ne m’empêche pas d’en conduire une », relativise Ernst Lütje. Face aux sujets sensibles, comme l’usage des phytosanitaires, les exploitants jouent la carte de la transparence. « Quand nous expliquons les raisons techniques, la plupart des gens comprennent, et beaucoup reconnaissent qu’ils n’en savaient rien », poursuit-il.



Les familles participent aussi à des projets de recherche et d’échanges entre agriculteurs bio et conventionnels, qui les ont amenées à repenser leurs intercultures et la gestion des adventices. Elles utilisent également un « calculateur de valeur régionale », un outil scientifique qui mesure, en euros, la valeur créée pour l’environnement, l’économie locale et le tissu social – un indicateur qu’elles comptent valoriser dans leur communication.
« Nous sommes du bon côté »
L’exploitation emploie dix permanents et une dizaine de saisonniers en période de pointe. Si les salaires ne rivalisent pas avec ceux des grandes villes, les employeurs misent sur des conditions attractives et l’esprit d’équipe – notamment un déjeuner collectif chaque midi. « Un pour tous, tous pour un », telle est la devise. L’ancrage locale est précieux : retraités volontaires pour les livraisons, main-d’œuvre saisonnière, intégration des immigrés… La modernisation technique a aussi permis de compenser des départs en retraite. Les outils numériques facilitent en outre la gestion de l’administratif, notamment les obligations de déclaration et de traçabilité.

« En réalité, nous ne faisons que respecter la loi », insiste Jochen Gaus à ce sujet, rappelant le rôle des aides publiques dans l’agriculture. « Il serait souhaitable d’aborder ces contraintes avec plus de sérénité. » Malgré tout, les exploitants estiment que l’image de l’agriculture s’améliore. La pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine ont replacé la sécurité alimentaire au cœur des débats. Les manifestations agricoles de 2023 en Allemagne ont aussi contribué à une meilleure compréhension de leur métier.
À travers toutes leurs actions de communication, les familles Gaus et Lütje entendent renforcer ce mouvement et rapprocher consommateurs et producteurs. « Nous voulons que les consommateurs comprennent que nous sommes du bon côté », résume Ernst Lütje.
Le site de la marque Gaus-Lütje

