La betterave sucrière a longtemps occupé une place centrale dans le système de Jürgen Maurer, exploitant conventionnel en polyculture-élevage à Kupferzell (Allemagne). Elle couvrait environ un tiers de la SAU et pesait lourd dans la rotation, avec des arrachages tardifs empêchant régulièrement l’implantation d’une céréale d’hiver. Autre contrainte : la grande hétérogénéité des sols. Dans un rayon de seulement 5 km autour de la ferme, on passe de terres médiocres à des parcelles très fertiles.
Les cultures sarclées donnant généralement de meilleurs résultats sur les terres les plus fertiles, les possibilités de diversification s’en trouvaient encore réduites. Suite à une réévaluation du barème des aides régionales, qui a plombé la rentabilité des protéagineux et oléagineux, l’assolement s’est peu à peu réduit comme peau de chagrin. « Nous nous sommes retrouvés avec une rotation beaucoup trop courte », se rappelle l’exploitant.
Aucun signal d’alarme agronomique – baisse des rendements, érosion ou dégradation des sols – ne s’était pourtant manifesté. Jürgen a malgré tout préféré anticiper : « Le sol est notre principal outil de production. Il doit rester en bonne santé. Or une rotation à trois cultures ne favorise ni la vie du sol ni sa fertilité à long terme. C’est pourquoi nous avons choisi de nous diversifier. »
Je pense désormais la biodiversité comme un élément de la rotation.
Jürgen Maurer

Le véritable tournant intervient en 2016 avec l’entrée de l’exploitation dans le projet allemand F.R.A.N.Z., consacré à la biodiversité en agriculture conventionnelle. « Je voulais montrer ce dont une exploitation conventionnelle est capable, mais aussi le découvrir moi-même et savoir où j’en étais. » Pour cela, Jürgen décide de s’appuyer sur des données concrètes. Le premier état des lieux révèle alors que son exploitation, pourtant conduite de manière intensive, abrite « une biodiversité comparable à celle d’une ferme biologique ». Un résultat qui surprend l’agriculteur et l’encourage à poursuivre la diversification de son système cultural.
Du colza à la place des betteraves
Depuis, Jürgen intègre autant que possible la biodiversité à sa réflexion sur les successions culturales. Pour autant, le pragmatisme fait loi : aucune nouvelle culture n’entre dans l’assolement sans perspective économique crédible.
Il y a trois ans, la baisse des prix de la betterave sucrière, conjuguée à l’apparition des premiers problèmes liés à la cicadelle vectrice du syndrome des basses richesses, l’a conduit à réduire les surfaces consacrées à cette production. Le colza a pris le relais, alors qu’il n’y était plus cultivé depuis trente ans. « Ces dernières années, les oléagineux ont été économiquement plus intéressants que les cultures sarclées », explique-t-il.
Quant au maïs, l’intégrer à grande échelle posait trop de difficultés. Les porcs sont nourris au moyen de distributeurs automatiques d’aliment humide, peu adaptés à l’utilisation de maïs grain-rafle ensilé. Le maïs grain, de son côté, arrive trop tard à maturité et nécessiterait un séchage artificiel. Jürgen se limite donc à de petites surfaces.
Soja, oignons, mélanges avoine-vesce, triticale… l’exploitant a aussi testé plusieurs autres productions avant de les abandonner. En cause : des débouchés insuffisants, des opérations après récolte trop contraignantes ou des risques agronomiques jugés trop importants.

Le sol a aussi son mot à dire
Après la rentabilité, c’est le potentiel des terres qui oriente les choix de rotation. Les parcelles les plus fertiles sont conduites de manière plus intensive. « Sur ces terres, la rotation est un peu plus courte », précise Jürgen. « C’est surtout sur les parcelles les moins bonnes que nous développons la biodiversité. »
Les meilleurs sols accueillent des successions du type : blé d’hiver → orge d’hiver → couvert végétal → betterave ou maïs → blé d’hiver. Des pois peuvent également y trouver leur place. Des couverts sont implantés pour protéger le sol, développer l’enracinement et favoriser la formation d’humus.
Mais sur les terres plus faibles, l’agriculteur allonge les rotations en intégrant davantage de cultures de printemps, de pois protéagineux ou de surfaces d’intérêt écologique. Une rotation type : orge d’hiver → blé d’hiver → colza ou betterave sucrière → blé d’hiver → céréale de printemps ou pois. S’y ajoutent des bandes fleuries, des bordures de champ en trèfle et des parcelles conduites de manière extensive. Sur ces terres moins productives, il renonce en revanche le plus souvent aux couverts d’interculture, dont le coût d’implantation est difficile à rentabiliser.
Pas de système figé
Sur l’exploitation, pas de rotation fixe. Jürgen veille à garder suffisamment de flexibilité et adapte son assolement aux conditions du moment. Outre la nature des sols et les aléas climatiques, l’organisation du travail entre également en ligne de compte. Avec une main-d’œuvre limitée (l’équivalent de 1,75 temps plein), l’efficacité des chantiers est essentielle. L’agriculteur veille donc à regrouper autant que possible les parcelles portant une même culture, afin de limiter les déplacements entre les champs.
Autre impératif : ne pas manquer les fenêtres de semis. Si la météo ne permet pas d’emblaver toutes les surfaces prévues, il faut revoir le programme. « Dans ce cas, on implante tout simplement une autre culture », explique Jürgen Maurer.

Élargir les rotations suppose donc aussi de sortir des automatismes. « Avec trois cultures, je pouvais dérouler mon programme presque machinalement. Avec des rotations longues, ce n’est plus possible », reconnaît Jürgen. Dix ans après avoir engagé ce tournant et fait davantage de place à la biodiversité, l’agriculteur a toutefois trouvé ses marques.
Moins d’intensité, plus de stabilité
L’orientation choisie a bien sûr un coût : davantage d’adventices et des récoltes potentiellement inférieures à l’optimum. En privilégiant une conduite moins intensive sur une partie des surfaces, Jürgen accepte de ne plus rechercher systématiquement le rendement maximal.
Il y a trente ans, l’exploitation visait encore les performances les plus élevées possibles. Aujourd’hui, l’agriculteur doute qu’une telle stratégie soit tenable sur le long terme. « Pour prendre une image : sur certaines autoroutes allemandes, vous pouvez rouler à 200 km/h. Mais à un moment donné, soit la mécanique fatigue, soit votre concentration baisse, et vous finissez par ralentir. En grandes cultures, c’est pareil : on peut pousser le système à l’extrême, mais ça se fait forcément au détriment de quelque chose. »
Je donne la priorité au sol plutôt qu’à un quintal de plus.
Jürgen Maurer
L’objectif est donc bien de préserver durablement la fertilité des terres, plutôt que de chercher à « grappiller les derniers quintaux de rendement ». Multiplier les espèces cultivées permet également de mieux répartir les risques à l’échelle d’une campagne. Jürgen reconnaît toutefois que cette approche ne suffit pas à compenser les effets du changement climatique… Sur l’ensemble de l’exploitation, les rendements sont en recul, une tendance que l’allongement des rotations n’a pas réussi à enrayer jusqu’à présent.

La vie du sol, prochaine étape
À l’avenir, Jürgen Maurer entend aller plus loin dans la préservation de la santé des sols, et s’est fixé pour objectif de développer leur activité biologique. Pour cela, il mise sur une augmentation de la teneur en matière organique, une réduction du labour et une meilleure incorporation des résidus de récolte.
Parmi les pistes envisagées figure notamment l’implantation d’une jachère de trèfle pendant un an. Cette légumineuse permettrait de fixer de l’azote, de favoriser la formation d’humus et d’améliorer la structure du sol grâce à son enracinement. Les insectes et le petit gibier, notamment les perdrix et les lièvres, pourraient également en profiter. Mais jusqu’à présent, le manque de soutien financier a empêché l’agriculteur de concrétiser ce projet. « Je peux accepter de renoncer à une partie de la production, mais au bout du compte, il faut quand même que les chiffres tiennent la route », souligne-t-il.
Repenser la résilience
Plus que le retour du colza ou l’introduction de nouvelles cultures de printemps, c’est toute la stratégie de l’exploitation que Jürgen Maurer a revue. Avec un objectif : diversifier l’assolement pour mieux répartir les risques. Car pour lui, la résilience ne passe plus par la recherche systématique du rendement maximal, mais par la capacité à s’adapter : aléas climatiques, apparition de nouveaux bioagresseurs, volatilité des marchés… « Avec plusieurs cultures, il y en a toujours une qui fonctionne », résume Jürgen.
L’assolement (campagnes 2025-2026)
- 26 % de colza
- 26 % de blé d’hiver
- 13 % d’orge d’hiver
- 10 % d’orge de printemps
- 9 % de surfaces dédiées à la biodiversité ou mises en jachère
- 6 % de betteraves sucrières
- 6 % de blé de printemps
- 3 % de maïs
- 1 % de pois