« Le sol n’est pas un substrat inerte mais un écosystème vivant extrêmement complexe », rappelle Alicja Niewiadomska, professeure et responsable du département de pédologie et de microbiologie de l’Université des sciences de la vie de Poznań, en Pologne. Bactéries, champignons, actinomycètes et protozoaires : ces organismes invisibles à l’œil nu assurent des fonctions indispensables au bon fonctionnement du sol. Depuis des années, la scientifique étudie les liens entre le microbiome du sol, la fertilité et la santé des cultures. « Une très grande partie des processus qui se déroulent sous nos pieds dépend directement de l’activité de ces micro-organismes. Sur un mètre carré de prairie, les 20 premiers centimètres du sol abritent environ 100 milliards de micro-organismes, représentant quelque 10 000 espèces de bactéries. » Des chiffres qui illustrent le rôle essentiel de ces ‘auxiliaires invisibles’.
Le sol, un écosystème vivant
Décomposition de la matière organique, formation de l’humus, cycle des éléments nutritifs, structuration… le microbiome est impliqué dans de nombreux processus fondamentaux. « Il contribue au maintien de l’équilibre biologique du milieu, et se caractérise par une utilisation très économe du carbone, dont il ne consomme que la quantité nécessaire à son fonctionnement », explique la chercheuse.


L’équipe dirigée par Alicja Niewiadomska développe de nouvelles préparations microbiologiques destinées au secteur agricole.
Cet équilibre peut néanmoins être fragilisé par l’introduction de micro-organismes provenant d’un autre milieu, notamment lors de l’épandage de fumier insuffisamment fermenté, de lisier, ou de digestat insuffisamment traité. Ces engrais contiennent potentiellement soit des agents pathogènes, soit des micro-organismes peu efficients en carbone. Il n’est donc pas inutile de garder un œil sur l’équilibre biologique du sol et l’éventuelle prolifération d’espèces indésirables.
Des architectes de la structure du sol
Les micro-organismes jouent un rôle crucial dans la formation d’une structure grumeleuse, qui favorise la rétention de l’eau et l’aération du sol, tout en limitant l’érosion. « Bactéries, actinomycètes et champignons sécrètent des composés organiques, par exemple des polysaccharides, des acides aminés et des protéines. Ceux-ci agissent comme des liants naturels. » Les particules minérales et organiques forment dès lors des agrégats plus résistants à l’action de l’eau et du vent. Cette structuration limite l’érosion et crée des conditions favorables à l’exploration racinaire.


Les champignons saprophytes apportent eux aussi une contribution importante. Leurs hyphes peuvent en effet atteindre une longueur cumulée de 50 km par mètre carré. Jusqu’à dix fois plus fins que les poils absorbants des racines, ils s’insinuent dans les interstices les plus étroits. En se développant, ils écartent légèrement les particules du sol, améliorant ainsi son aération, et sa stabilité.
Une source naturelle d’éléments fertilisants
Mais les micro-organismes sont également des acteurs centraux de la nutrition du végétal. Ils assurent, notamment, la minéralisation de la matière organique et contribuent à rendre assimilables des éléments nutritifs présents dans le sol sous des formes indisponibles pour les cultures.
C’est notamment le cas du phosphore. Alors que les sols en contiennent souvent des quantités importantes, une grande partie reste immobilisée sous forme de composés minéraux. Certaines bactéries et champignons dits solubilisateurs de phosphore sont capables de le libérer en produisant des acides organiques ou minéraux ainsi que des enzymes, notamment des phosphatases. Les bactéries des genres Pseudomonas et Bacillus, de même que les champignons du genre Trichoderma, se distinguent particulièrement par cette capacité.
Les bactéries interviennent bien sûr aussi dans la fixation de l’azote atmosphérique, élément indispensable à la nutrition végétale… Au champ, les bactéries libres (hors symbiose avec des légumineuses) peuvent fixer jusqu’à 30 unités d’azote par hectare. Concernant la symbiose rhizobienne, une luzerne peut par exemple capter 450 kg/ha/an, selon des mesures effectuées par l’équipe d’Alicja Niewiadomska. (À noter : une grande partie de cet azote est toutefois utilisée par la culture et donc potentiellement exportée lors des récoltes.)
L’efficacité de cette association repose toutefois sur le choix de souches bactériennes compatibles avec l’espèce cultivée. Car chaque légumineuse requiert un microsymbiote adapté. La présence de nodosités sur les racines ne garantit d’ailleurs pas une fixation efficace de l’azote : certaines peuvent être colonisées par des souches bactériennes incapables de produire une nitrogénase active, l’enzyme indispensable à ce processus.
Les micro-organismes comme protecteurs des plantes
Ces mêmes organismes du sol peuvent également renforcer les défenses des plantes, et freiner le développement des agents pathogènes. « Certaines bactéries et certains champignons produisent des substances aux propriétés antibiotiques ainsi que des enzymes lytiques capables de détruire les cellules de champignons pathogènes », explique Alicja Niewiadomska. Parmi les bactéries présentant un intérêt particulier pour la protection des cultures figurent notamment celles des genres Pseudomonas, Bacillus et Azotobacter.

Le rôle principal des micro-organismes du sol est la décomposition et la minéralisation des matières organiques.
Alicja Niewiadomska
Autre mécanisme de protection : la production de sidérophores, des molécules capables de fixer le fer. Des micro-organismes comme Pseudomonas fluorescens, Pseudomonas putida ou les champignons du genre Trichoderma sont en mesure de capter rapidement le fer présent dans le sol et de le transférer à la plante, tout en réduisant la quantité disponible pour les agents pathogènes.
Un soutien en période de sécheresse
La capacité des micro-organismes à aider les plantes à supporter les stress environnementaux prend également une importance croissante dans un contexte de réchauffement. Les champignons mycorhiziens, par exemple, étendent la surface d’absorption du système racinaire et peuvent acheminer de l’eau depuis les horizons profonds. Ils contribuent ainsi à améliorer la résilience hydrique des cultures.
Certains micro-organismes favorisent par ailleurs la croissance des plantes en produisant des phytohormones, notamment des auxines, des gibbérellines et des cytokinines. C’est le cas de bactéries de la rhizosphère appelées PGPR (Plant Growth-Promoting Rhizobacteria), mais aussi d’autres micro-organismes bénéfiques, notamment des champignons.
Quel est l’impact des pratiques culturales sur le microbiome ?
Il est considérable, selon Alicja Niewiadomska. Le labour, notamment, provoque la destruction des agrégats, tout en favorisant le dessèchement du sol. Ce dernier peut modifier l’équilibre des populations microbiennes, notamment au profit des actinomycètes, des bactéries filamenteuses particulièrement résistantes aux conditions sèches.

Les techniques culturales simplifiées et les systèmes sans labour sont généralement plus favorables à l’activité biologique du sol. Parmi eux, le strip-till et le semis direct permettent de stimuler le développement des bactéries nitrifiantes et fixatrices d’azote, tout en limitant la prolifération des actinomycètes, généralement favorisés par les conditions sèches.
Cultures dérobées et couverts végétaux ont eux aussi leur rôle à jouer. Dans une étude consacrée à la lutte contre la fatigue des sols en verger, l’équipe d’Alicja Niewiadomska a ainsi montré que le recours à des espèces telles que les tagètes, le radis ou la moutarde permettait de limiter le dessèchement et de favoriser certaines populations de protéobactéries. Ce groupe comprend notamment des bactéries nitrifiantes et fixatrices d’azote, qui assurent des fonctions essentielles pour la productivité agricole.
Quel avenir pour les préparations microbiologiques ?
Le département de pédologie et de microbiologie de Poznań mène également des recherches approfondies sur les préparations microbiologiques destinées à l’agriculture. L’objectif : mettre au point des associations de bactéries et de champignons bénéfiques, capables d’améliorer la fertilité des sols et de stimuler la croissance des plantes. La composition de ces ‘consortiums microbiens’ exige toutefois certaines précautions. Car, comme le souligne Alicja Niewiadomska, les différentes souches associées ne doivent pas exercer d’effets antagonistes les unes sur les autres.
L’agriculture moderne doit apprendre à travailler avec les micro-organismes plutôt que contre eux.
Prof. Alicja Niewiadomska
Une équipe de chercheurs a notamment développé des préparations à base de bactéries des genres Bacillus, Pseudomonas et Azotobacter. Elle a également breveté une formulation d’engrais organique à base de biochar issu de déchets organiques, ainsi que son mode d’application au sol.
La chercheuse appelle néanmoins à la prudence face aux produits dont l’efficacité n’a pas été démontrée. L’étiquette doit préciser le nom scientifique complet des espèces microbiennes présentes, leur concentration ainsi que les modalités de préparation et d’application du produit. La simple mention de bactéries fixatrices d’azote ne suffit pas à garantir l’intérêt agronomique d’une préparation.
Comment préserver les micro-organismes du sol ?
Pour Alicja Niewiadomska, améliorer la qualité biologique des sols passera avant tout par la limitation des pratiques susceptibles de dégrader leur microbiome. « L’agriculture moderne doit apprendre à travailler avec les micro-organismes plutôt que contre eux. Ils jouent un rôle déterminant pour la fertilité, la santé des plantes et la régularité des rendements », pointe la scientifique.
Des leviers favorables au microbiome :
- allongement des rotations
- réduction des apports d’engrais minéraux
- moindre recours aux produits phytosanitaires
- apport régulier de matière organique
- implantation de dérobées et de couverts
- utilisation d’inoculants bactériens adaptés


